— … C’est pourquoi le roi s’en est remis aux comtes, barons et autres, pour prononcer un juste jugement contre ledit Roger Mortimer ; ce que les membres du Parlement, après s’être concertés, ont admis, déclarant que toutes charges énumérées étaient valables, notoires, connues de tout le peuple et particulièrement l’article touchant la mort du roi au château de Berkeley. C’est pourquoi il est décidé par eux que ledit Roger, traître et ennemi du roi et du royaume, sera traîné sur la claie et puis pendu…
Mortimer eut un léger sursaut. Donc, ce ne serait pas le billot ? Jusqu’au bout il y avait de l’imprévu.
— … et aussi que la sentence sera sans appel ainsi que ledit Mortimer lui-même en a autrefois décidé dans les procès des deux Despensers et du défunt Lord Edmond, comte de Kent et oncle du roi.
Le clerc avait terminé et roulait les feuilles. Le comte de Norfolk, frère du comte de Kent, regardait Mortimer dans les yeux. Qu’avait-il fait celui-là, qui s’était tenu bien coi ces derniers mois, pour reparaître en affectant un air vengeur et justicier ? À cause de ce regard, Mortimer eut envie de parler… oh ! brièvement… juste pour dire au comte maréchal, et, à travers ce personnage, au roi, aux conseillers, aux Lords, aux Communes, au clergé, au peuple tout entier :
Quand il paraîtra au royaume d’Angleterre un homme capable d’accomplir telles choses que vous venez d’énumérer, vous vous soumettrez à lui derechef, tout également que vous me fûtes soumis. Mais je ne crois pas qu’il naisse de sitôt… À présent il est temps d’en finir. Est-ce maintenant que vous me conduisez ?
Il semblait donner encore des ordres et commander sa propre exécution.
Oui, my Lord, dit le comte de Norfolk, c’est à présent. Nous vous menons aux Common Gallows.
Les Common Gallows, le gibet des voleurs, des bandits, des faussaires, des vendeurs de filles, le gibet de la crapule…[19]
Bien, allons ! dit Mortimer.
Mais auparavant, vous devez être dépouillé, pour la claie.
Fort bien, dépouillez-moi.
On lui ôta ses vêtements, ne lui laissant qu’une toile autour des reins. Il sortit ainsi, nu parmi cette escorte chaudement vêtue, sous une petite pluie bruinante de novembre. Son haut corps musclé faisait une tache claire parmi toutes les robes sombres des shérifs, et les vêtements de fer de la garde.
La claie était dans le Green, construite de lattes rugueuses posées sur deux patins, et accrochée aux harnais d’un cheval de trait.
Mortimer conserva son sourire méprisant pour regarder cet équipage. Que de soins, que d’application à l’humilier ! Il se coucha sans aide et on lui lia les poignets et les chevilles aux traverses de bois ; puis le cheval se mit en marche et la claie commença de glisser, d’abord doucement sur l’herbe du Green, puis en raclant le gravier et les pierres du chemin.
Le maréchal d’Angleterre, le Lord-maire, les délégués du Parlement, le constable de la Tour, suivaient ; une escorte de soldats, la pique sur l’épaule, ouvrait la route et protégeait la marche.
Le cortège sortit de la forteresse par la Traitors Gate où une foule attendait, curieuse, houleuse, cruelle, qui ne fit que grossir le long du chemin.
Quand on a généralement considéré les multitudes du haut d’un cheval ou d’une estrade, c’est une impression étrange que de les regarder soudain depuis le niveau du sol, d’apercevoir tous ces mentons agités, toutes ces bouches déformées par les cris, ces milliers de narines ouvertes. Les hommes ont vraiment de mauvais visages observés ainsi, et les femmes également, des visages grotesques et méchants, d’affreuses gueules de gargouilles sur lesquelles on n’a pas assez frappé lorsqu’on était debout ! Et sans cette petite bruine qui lui tombait droit dans les yeux, Mortimer, secoué et cahoté sur sa claie, aurait mieux pu voir ces faces de haine.
Quelque chose de visqueux et de mou l’atteignit à la joue, lui coula dans la barbe ; Mortimer comprit que c’était un crachat. Et puis, une douleur aiguë, perçante, le traversa tout entier ; une main lâche lui avait lancé une pierre au bas-ventre. Sans les piquiers, la foule, s’enivrant de ses propres hurlements, l’eût déchiré sur place.
Il avançait sous une voûte sonore d’insultes et de malédictions, lui qui, six ans plus tôt, sur toutes les routes d’Angleterre, n’entendait s’élever que des acclamations. Les foules ont deux voix, une pour la haine, l’autre pour l’allégresse ; c’est merveille que tant de gorges hurlant ensemble puissent produire deux rumeurs si différentes.
Et brusquement, ce fut le silence. Était-on déjà parvenu au gibet ? Mais non ; on était entré à Westminster et l’on faisait passer la claie lentement sous les fenêtres où se pressaient les membres du Parlement. Ceux-ci se taisaient en contemplant, traîné comme un arbre fourchu sur les pavés, celui qui tant de mois les avait pliés à sa volonté.
Mortimer, les yeux emplis de pluie, cherchait un regard. Peut-être, par suprême cruauté, avait-on fait obligation à la reine Isabelle d’assister à son supplice ? Il ne l’aperçut pas.