Robert d’Artois était vengé de la trahison de Béatrice, ce qui ne signifiait pas qu’il fût pour autant triomphant.
Dans deux générations, les villageois de Chatou ne sauraient plus pourquoi on avait appelé un bouquet d’arbres, en aval, « le bois de la sorcière ».
VII
LE TOURNOI D’ÉVREUX
Vers le milieu du mois de mai, on vit des hérauts à la livrée de France, accompagnés de sonneurs de busines, s’arrêter sur les places des villes, aux carrefours des bourgades et devant l’entrée des châteaux. Les sonneurs soufflaient dans leur longue trompette d’où pendait une flamme fleurdelisée, le héraut déroulait un parchemin et d’une voix forte proclamait :
— « Or, oyez, oyez ! On fait assavoir à tous princes, seigneurs, barons, chevaliers et écuyers des duchés de Normandie, de Bretagne et de Bourgogne, des comtés et marches d’Anjou, d’Artois, de Flandre et de Champagne, et à tous autres, qu’ils soient de ce royaume ou de tout autre royaume chrétien, s’ils ne sont bannis ou ennemis du roi notre Sire, à qui Dieu donne bonne vie, que le jour de la Sainte-Lucie, sixième de juillet, auprès la ville d’Évreux, sera un grandissime pardon d’armes et très noble tournoi, où l’on frappera de masses de mesure et épées rabattues, en harnais propre pour ce faire, en timbre, cotte d’armes et housseaux de chevaux armoyés des nobles tournoyeurs, comme de toute ancienneté et coutume.
« Duquel tournoi sont chefs très hauts et très puissants princes, mes très redoutés seigneurs notre Sire bien aimé, Philippe, roi de France, pour appelant, et le Sire Jean de Luxembourg, roi de Bohême, pour défendant. Et pour ce fait-on derechef assavoir à tous princes, seigneurs, barons, chevaliers et écuyers des marches dessus dites et autres de quelconque nation qu’ils soient, qui auront vouloir et désir de tournoyer pour acquérir honneur, qu’ils portent de petits écussons que ci présentement donnerai, à ce qu’on reconnaisse qu’ils sont des tournoyeurs, et pour ce en demande qui en voudra avoir. Et audit tournoi il y aura de nobles et riches prix, par les dames et damoiselles donnés.
Les trompettes sonnaient de nouveau, et les gamins jusqu’à la sortie du bourg faisaient en courant escorte au héraut qui s’en allait plus loin porter la nouvelle.
Les badauds, avant de se disperser, disaient :
Cela va encore cher nous coûter, si notre châtelain se veut rendre à ce tournoi crié ! Il va partir avec sa dame et toute sa maisonnée… Toujours pour eux les amusailles, et pour nous les tailles à payer.
Mais plus d’un pensait en même temps : « Si le seigneur, des fois, voulait emmener mon aîné comme goujat d’écurie, il y aurait sûrement une bonne bourse à gagner, et peut-être quelque emploi d’avenir… J’en parlerai au chanoine pour qu’il recommande mon Gaston. »
Pour six semaines, le tournoi allait être la grande affaire et l’unique préoccupation des châteaux. Les adolescents rêvaient d’étonner le monde de leurs premiers exploits.
Tu es trop jeune encore ; une autre année. Les occasions ne manqueront pas, répondaient les parents.
Mais le fils de nos voisins de Chambray, qui a mon âge, va bien s’y rendre, lui !
Si le sire de Chambray a raison perdue, ou des deniers à perdre, cela le regarde.
Les vieillards rabâchaient leurs souvenirs. À les entendre, on eût cru qu’en leur temps les hommes étaient plus forts, les armes plus lourdes, les chevaux plus rapides :
Au tournoi de Kenilworth, que donna le Lord Mortimer de Chirk, l’oncle à celui qu’on pendit à Londres cet hiver…
Au tournoi de Condé-sur-Escaut, chez Monseigneur Jean d’Avesnes, le père au comte de Hainaut l’actuel…
On empruntait sur la moisson prochaine, sur les coupes de bois ; on portait sa vaisselle d’argent chez les plus proches Lombards afin de la transformer en plumes pour le heaume du seigneur, en étoffes de cendal ou de camocas pour les robes de madame, en caparaçons pour les chevaux.
Les hypocrites feignaient de se plaindre :
Ah ! que de dépenses, que de soucis ; alors qu’il ferait si bon à demeurer chez soi ! Mais nous ne pouvons nous dispenser de paraître à ce tournoi, pour l’honneur de notre maison… Si le roi notre Sire a envoyé ses hérauts à la porte de notre manoir, nous le fâcherions en n’y allant pas.