Partout on tirait l’aiguille, on battait le fer, on cousait le tissu de mailles sur le cuir des haubergeons, on entraînait les chevaux et s’entraînait soi-même dans les vergers dont les oiseaux s’enfuyaient, effrayés par ces charges, ces chocs de lances et grands cliquetis d’épées. Les petits barons mettaient trois heures à essayer leur cervelière.

Pour se faire la main, les châtelains organisaient des tournois locaux où les hommes d’âge, fronçant le sourcil, gonflant les joues, jugeaient des coups en regardant leurs cadets s’éborgner. Après quoi l’on s’attablait pour dîner longuement, bâfrant, buvant et discutant.

Ces jeux guerriers, de baronnie à baronnie, finissaient par être aussi coûteux que de vraies campagnes.

Enfin on se mettait en route ; le grand-père avait décidé à la dernière minute d’être du voyage, et le fils de quatorze ans avait eu gain de cause ; il servirait de petit écuyer. Les destriers d’armes, qu’il ne fallait point fatiguer, étaient conduits en main ; les coffres aux robes et aux cuirasses étaient chargés sur des mulets. Les goujats de service traînaient les pieds dans la poussière. On logeait aux hôtelleries des couvents ou bien chez quelque parent dont le manoir se trouvait sur le chemin, et qui lui-même se rendait au tournoi. Un lourd souper encore, copieusement arrosé, et à l’aube crevant on repartait tous ensemble.

Ainsi, de halte en halte, les troupes grossissaient, jusqu’à la rencontre, en formidable appareil, du sire comte dont on était vassal. On lui baisait la main ; quelques banalités s’échangeaient qui seraient longuement commentées. Les dames faisaient sortir des coffres une de leurs robes nouvelles et l’on s’agrégeait à la suite du comte, déjà longue d’une demi-lieue et toutes bannières flottantes sous le soleil de début d’été.

De fausses armées, équipées de lances épointées, d’épées sans tranchant et de masses sans poids, franchissaient alors la Seine, l’Eure, la Risle, ou montaient de la Loire, pour se rendre à une fausse guerre où rien n’était sérieux sinon les vanités.

Dès huit jours avant le tournoi, il ne restait plus chambre ou soupente à louer en toute la ville d’Évreux. Le roi de France tenait sa cour dans la plus grande abbaye, et le roi de Bohême, en l’honneur duquel les fêtes étaient données, logeait chez le comte d’Évreux, roi de Navarre.

Singulier prince que ce Jean de Luxembourg, roi de Bohême, parfaitement impécunieux, couvert de plus de dettes que de terres, qui vivait aux crochets du Trésor de France mais n’eût pas imaginé de paraître en moins grand équipage que l’hôte dont il tirait ses ressources ! Luxembourg avait près de quarante ans, et en paraissait trente ; on le reconnaissait à sa belle barbe châtaine, soyeuse et déployée, à sa tête rieuse et altière, à ses mains avenantes, toujours tendues. C’était un prodige de vivacité, de force, d’audace, de gaieté, de bêtise aussi. D’une stature voisine de celle de Philippe VI, il était vraiment magnifique et offrait en tous points la figure d’un roi telle que l’imagination populaire pouvait se la représenter. Il savait se faire aimer de tous, des princes comme du peuple, universellement ; il était même parvenu à être l’ami à la fois du pape Jean XXII et de l’empereur Louis de Bavière, ces deux adversaires irréductibles. Merveilleuse réussite pour un imbécile, car, chacun là-dessus s’accordait également : Jean de Luxembourg était aussi stupide qu’il était séduisant.

La bêtise n’interdit pas l’entreprise, au contraire ; elle en masque les obstacles et fait apparaître facile ce qui, à toute tête un peu raisonnante, semblerait désespéré. Jean de Luxembourg, délaissant la petite Bohême où il s’ennuyait, s’était engagé, en Italie, dans de démentes aventures. « Les luttes entre Gibelins et Guelfes ruinent ce pays, avait-il pensé comme s’il faisait là grande découverte. L’Empereur et le pape se disputent des républiques dont les habitants ne cessent de s’entretuer. Eh bien ! puisque je suis ami d’un parti et de l’autre, qu’on me remette ces États, et j’y ferai régner la paix ! » Le plus étonnant était qu’il y fût presque parvenu. Pendant quelques mois il avait été l’idole de l’Italie, mis à part les Florentins, gens difficiles à berner, et le roi Robert de Naples que ce gêneur commençait à inquiéter.

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