— N’est-ce pas chose affreuse, Robert, que d’avoir à se défier de sa propre épouse, et même quand on dort ? Que puis-je faire ? Mettre mon sceau sous mon oreiller ? Elle y glissera la main. J’ai le sommeil lourd. Je ne puis quand même pas l’enfermer au couvent : c’est ma femme ! Ne plus la laisser dormir auprès de moi, c’est tout ce que je puis. Le pis est que je l’aime, cette drôlesse ! Ne va point le redire, mais j’ai, comme tout chacun, tâté de quelques autres au déduit. J’en suis revenu avec plus de goût pour elle… Mais si jamais elle recommence, je la battrai encore !
À ce moment, Trouillard d’Usages, vidame du Mans et chevalier de l’hôtel, s’avança dans l’allée pour annoncer le prévôt de Paris qui le suivait.
Rond de bedaine, et roulant sur de courtes pattes, Jean de Milon n’avait pas la mine gaie.
— Alors, messire prévôt, vous avez fait relâcher cette dame ?
— Non, Sire, répondit le prévôt d’une voix gênée.
— Quoi ? Mon ordre était-il faux ? Peut-être n’avez-vous pas reconnu mon sceau ?
— Non point, Sire, mais avant que de l’exécuter, je voulais vous en entretenir, et suis bien aise aussi de trouver Monseigneur d’Artois avec vous, dit Jean de Milon en regardant Robert d’un air gêné. Cette dame a confessé.
— Qu’a-t-elle confessé ? demanda Robert.
— Toutes sortes de vilenies, Monseigneur, fausses écritures, pièces contrefaites, et d’autres choses encore.
Robert garda très bon contrôle de soi, feignit même de prendre la chose pour plaisanterie, et s’écria en haussant les épaules :
— Certes, si on l’a passée à la question, elle a dû confesser beaucoup ! Que je vous livre aux tourmenteurs, messire de Milon, et je gage que vous confesserez m’avoir voulu sodomiser !
— Hélas ! Monseigneur, dit le prévôt, la dame a parlé avant la question… par peur, simplement par peur d’être questionnée. Elle a donné longue liste de complices.
Philippe VI, silencieux, observait son beau-frère. Un nouveau travail se faisait dans sa tête.
Robert sentit un piège se refermer sur lui. Un roi qui vient de rouer de coups son épouse, et devant témoin, pour usurpation de sceau et fausses lettres, peut difficilement relâcher, même pour complaire à son plus intime parent, une ordinaire sujette qui vient d’avouer d’identiques méfaits.
— Ton conseil, mon frère ? demanda Philippe à Robert sans le quitter du regard.
Robert comprit que son salut dépendait de sa réponse ; il fallait jouer la loyauté. Tant pis pour la Divion. Tout ce qu’elle avait pu ou pourrait déclarer le concernant serait tenu par lui pour mensonge éhonté.
— Votre justice, Sire mon frère, votre justice ! déclara-t-il. Maintenez cette femme en cachot, et si elle m’a trompé, sachez bien que je réclamerai de vous la plus grande rigueur.
En même temps il se disait : « Mais qui donc a prévenu le duc de Bourgogne ? » Et puis la réponse, l’évidente réponse, lui vint aussitôt.
Il n’existait qu’une seule personne qui ait pu dire au duc de Bourgogne, ou à la mâle reine elle-même, que la Divion se trouvait à Conches : Béatrice.
Ce fut seulement vers la fin mars, quand la Seine, gonflée par les crues de printemps, inondait les rives et entrait dans les caves, que des mariniers repêchèrent, du côté de Chatou, un sac flottant entre deux eaux et contenant un corps de femme complètement nu.
Toute la population du village, pataugeant dans la boue, s’était assemblée autour de la macabre trouvaille, et les mères giflaient leurs gamins en criant :
— Allons, fuyez, vous autres ; ce n’est pas pour vous, ces choses-là !
Le cadavre était hideusement gonflé, avec l’horrible teinte verdâtre d’une décomposition déjà avancée ; il avait dû séjourner plus d’un mois dans le fleuve. On pouvait pourtant reconnaître que la morte était jeune. Ses longs cheveux noirs semblaient bouger parce que des bulles y crevaient. Le visage avait été lacéré, talonné, écrasé pour qu’on ne pût l’identifier ; et le cou portait la trace d’un lacet.
Les mariniers, partagés entre le dégoût et une attirance obscène, poussaient du bout de leurs gaffes l’impudique charogne.
Soudain le corps, rendant l’eau qui le gonflait, se mit à remuer de lui-même, donnant un instant l’illusion de ressusciter, et les commères s’écartèrent en hurlant.
Le bailli, qu’on avait averti, arriva, posa quelques questions, tourna autour de la morte, inspecta les objets sortis du sac, avec le cadavre, et qui s’égouttaient sur l’herbe : une corne de bouc, une figurine de cire enveloppée de chiffons et piquée d’épingles, un grossier ciboire d’étain gravé de signes sataniques.
— C’est une sorcière occise par ses compagnons après quelque sabbat ou noire messe, déclara le bailli.
Les commères se signèrent. Le bailli désigna une corvée pour aller enfouir au plus vite le corps et les vilains objets dans un boqueteau, à l’écart du village, et sans une prière.
Un crime bien fait, en somme, bien maquillé, où Gillet de Nelle avait suivi les bonnes leçons de Lormet le Dolois, et qui s’achevait comme l’avaient souhaité les meurtriers.