Il franchit la porte de l'immeuble, bondit sur le trottoir et traversa la rue sans même regarder, pour regagner sa voiture. Il voulait s'enfuir loin. Tante Anita s'élança derrière lui sans voir la camionnette qui arrivait à toute vitesse et qui la percuta de plein fouet.

<p><emphasis>TROISIEME PARTIE</emphasis></p><p>Le Livre des Goldman</p><p><emphasis>(1960–1989)</emphasis></p><p><emphasis>29.</emphasis></p>

Je passai tout le mois d'avril 2012 à mettre de l'ordre dans la maison de mon oncle. Je n'avais d'abord fait que classer quelques documents, au hasard, avant de me lancer dans une méticuleuse entreprise de rangement.

Tous les matins, je quittais mon paradis de Boca Raton pour traverser la jungle de Miami avant de retrouver les rues tranquilles de Coconut Grove. Chaque fois que j'arrivais devant la maison, j'avais l'impression qu'il était là, qu'il m'attendait sur la terrasse comme il l'avait fait pendant si longtemps. J'étais rapidement rattrapé par la réalité de la porte fermée à clé qu'il fallait déverrouiller et de la maison qui, malgré le passage régulier de la femme de ménage, sentait le renfermé.

Je commençai par le plus facile : ses vêtements, le linge de bain, les ustensiles de cuisine, que je mis dans des cartons et donnai à des œuvres de charité.

Puis il y eut le mobilier, ce qui fut plus compliqué : que ce soit un fauteuil, un vase ou une commode, je réalisai que tout me rappelait quelque chose de lui. Il n'avait gardé aucun souvenir d'Oak Park, mais je m'étais recréé mes propres souvenirs de ces cinq années pendant lesquelles j'avais passé tant de temps avec lui, dans cette maison.

Puis, il y eut les photos et les objets personnels. Je retrouvai dans des armoires des cartons entiers de photographies de sa famille. Je me plongeai dans ces photos comme dans la piscine du temps, retrouvant avec un certain bonheur ces Goldman-de-Baltimore qui n'existaient plus. Mais plus je les retrouvais, plus des questions me parcouraient l'esprit.

De temps en temps, je m'interrompais et je téléphonais à Alexandra. Il était rare qu'elle réponde. Quand elle le faisait, nous restions silencieux. Elle décrochait et je lui disais simplement :

— Salut, Alexandra.

— Salut, Markie.

Ensuite, plus rien. Je crois que nous avions tant à nous dire que nous ne savions même pas par où commencer. Pendant sept longues années, nous nous étions parlé tous les jours, sans exception. Combien de soirées avions-nous passé à nous parler ! Combien de fois, quand je l'emmenais dîner dehors, avions-nous été les derniers à table, à nous parler encore, pendant que les serveurs balayaient la salle et s'apprêtaient à fermer ! Après nous être manqués pendant si longtemps, par où devions-nous commencer pour nous raconter nos histoires ? Par le silence. Ce silence puissant, presque magique. Le silence qui avait pansé les blessures de la mort de Scott. À Coconut Grove, je m'asseyais sur la terrasse, ou sous l'avant-toit, et j'imaginais Alexandra dans son salon de Beverly Hills, face à d'immenses baies vitrées qui donnaient sur Los Angeles.

Un jour, je finis par briser le silence.

— Je voudrais être avec toi, lui dis-je.

— Pourquoi ?

— Parce que j'aime beaucoup ton chien.

Je l'entendis éclater de rire.

— Imbécile.

Je sais qu'en prononçant ce mot, elle sourit. Comme elle l'avait fait pendant si longtemps chaque fois que je faisais l'idiot avec elle.

— Comment va Duke ? demandai-je.

— Il va bien.

— Il me manque.

— Tu lui manques aussi.

— Peut-être que je pourrais le revoir.

— Peut-être, Markie.

Je me dis que tant qu'elle disait Markie, il y avait de l'espoir. Puis je l'entendis renifler. Elle ne disait plus rien. Je compris qu'elle pleurait. Je m'en voulais de lui faire tant de peine, mais je ne pouvais pas renoncer à elle.

Soudain, j'entendis dans le combiné un bruit, une porte qui s'ouvrait. Puis une voix d'homme : Kevin. Elle raccrocha aussitôt.

La première fois que nous eûmes une réelle discussion fut environ une semaine plus tard, après que je trouvai chez Oncle Saul l'article du Madison Daily Star consacré à Woody, avec une photo de lui entouré par Hillel, Oncle Saul et Tante Anita.

Je lui envoyai un SMS :

J'ai une question importante à te poser à propos des années à Madison.

Elle me rappela quelques heures plus tard. Elle était en voiture, je me demandai si elle s'était volontairement éloignée de chez elle pour être tranquille.

— Tu voulais me poser une question, me dit-elle.

— Oui. Je voulais savoir pourquoi est-ce que tu m'as interdit de venir à Madison, et pas à Woody et Hillel ?

— C'est ça ta question importante, Marcus ? Je n'aimais pas quand elle disait Marcus.

— Oui.

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