— Oh, Hillel, épargne-moi tes histoires de couple avec Woody, s'il te plaît.
Mais Hillel n'en resta pas là. Il décida que si Woody fréquentait Patrick en cachette, il avait le droit d'en faire autant. Une après-midi qu'Alexandra était avec Woody à la cafétéria, ils virent par la baie vitrée Patrick et Hillel sortir ensemble du bâtiment administratif. Ils se serrèrent la main chaleureusement et Patrick se dirigea vers le parking.
— Pourquoi mon père était-il là aujourd'hui ? demanda Alexandra à Hillel une fois qu'il les eut rejoints à la cafétéria.
Vous aviez l'air en grande discussion.
— Ouais, on avait rendez-vous tous les deux.
— Oh, je savais pas.
— Tu sais pas tout.
— Un rendez-vous de quoi ?
— Pour vendredi.
— Qu'est-ce qui se passe vendredi ?
— Rien. C'est confidentiel.
Ce jour-là, Woody fit beaucoup de peine à Alexandra : il avait un regard à la fois innocent et triste qui lui fendait le cœur. Elle en ressentit de l'agacement contre Hillel : elle haïssait son emprise sur Woody. Il était le préféré de Patrick, il avait déjà gagné. Que voulait-il de plus ? Elle. Il la voulait, elle, pour lui tout seul, mais ça, elle ne l'avait pas encore compris.
Douze ans plus tard, au téléphone avec moi, Alexandra me dit encore :
— Ces quelques épisodes, du moins pendant les années passées à leurs côtés à Madison, restaient au fond sans conséquence. Leurs liens uniques finissaient toujours par prendre le dessus. Il s'est passé autre chose ensuite, mais je ne sais pas quoi. Je crois que c'est lié à la mort de ton grand-père…
— Que veux-tu dire ?
— Hillel a découvert quelque chose à propos de Woody qui l'a terriblement blessé. Je ne sais pas quoi. Je me souviens simplement que pendant l'été qui a suivi la mort de ton grand-père, vous êtes allés en Floride pour aider votre grand-mère et qu'à son retour il m'a téléphoné. Il disait qu'il avait été trahi. Il n'a jamais voulu me préciser à quoi il faisait allusion.
En rentrant à Boca Raton, après mes journées passées à vider lentement les souvenirs qui encombraient la maison de Coconut Grove, je retrouvais Leo qui se plaignait de ne plus me voir.
Un soir où il débarqua avec des bières et son échiquier sur ma terrasse, il me dit :
— C'est de mieux en mieux, votre histoire. Vous venez ici soi-disant pour écrire un livre, mais à part retrouver une vieille copine, voler un chien et faire le ménage dans la maison de votre oncle mort, je ne vous vois pas avancer beaucoup.
— Détrompez-vous, Leo.
— Quand vous vous mettrez vraiment à écrire, dites-le-moi. J'adorerais vous voir « travailler ».
Il remarqua sur la table devant moi des albums de photos. J'avais ramené les vieux albums de ma grand-mère, dont les Baltimore avaient été exclus et j'y avais rajouté des photos retrouvées chez Oncle Saul.
— Qu'est-ce que vous fabriquez, Marcus ? me demanda Leo intrigué.
— Je répare, Leo. Je répare.
Grand-mère invitait régulièrement Oncle Saul à dîner. Quand j'étais en visite chez lui, je me joignais à eux.
Ce soir-là, elle avait réservé dans un restaurant de poisson au nord de Miami et elle avait laissé un message sur le répondeur d'Oncle Saul pour donner ses consignes vestimentaires. « Nous allons dans un restaurant chic, Saul, fais un effort, s'il te plaît. » Avant de partir, Oncle Saul, qui avait mis son blazer — le seul qu'il possédait —, me demanda :
— De quoi ai-je l'air ?
— Tu es parfait.
Ce ne fut pas l'avis de Grand-mère. Nous arrivâmes à l'heure, mais comme elle était en avance elle considéra que nous étions en retard.
— De toute façon, Saul, tu es systématiquement en retard. Note que là, comme Markie était avec toi, je me suis dit que vous étiez sans doute pris dans les bouchons.
— Désolé, Maman.
— Et puis regarde-toi, tu aurais au moins pu mettre une veste et une chemise qui vont ensemble.
— Markie a dit que ça allait.
— C'est vrai, dis-je.
Elle haussa les épaules.
— Si Markie pense que ça va, alors ça va. C'est lui la vedette. Quand même, Saul, tu pourrais faire un peu attention à toi. Avant, tu étais toujours tellement élégant.
— C'était avant.
— Ah, j'ai eu les Montclair au téléphone tout à l'heure. Nathan aimerait nous recevoir cet été. Je pense que ça te changerait les idées. Il dit qu'il s'occupera des billets d'avion.
— Non, Maman. Je n'ai pas envie. Je te l'ai déjà dit.
— Tu es toujours en train de dire non. Une vraie tête de mule. Nathan est doux comme moi, toi tu as toujours voulu n'en faire qu'à ta tête. Comme ton père ! C'est pour ça que vous avez eu tant de mal à vous entendre.
— Ça n'a rien à voir, protesta Oncle Saul.
— Ça a tout à fait à voir. Si vous aviez été moins bornés tous les deux, les choses auraient été différentes.