Sans bien comprendre ce qu'il voulait dire, je le lui promis :
— Je le ferai, Oncle Saul. Tu peux compter sur moi.
Il sourit. Je me penchai vers lui et il posa sa main sur mes cheveux. D'un filet de voix il me donna sa bénédiction.
Le lendemain, le matin de Thanksgiving, lorsque je vins le trouver dans sa chambre, il ne se réveilla pas. Je m'assis à côté de lui et posai ma tête contre sa poitrine, le visage ruisselant de larmes.
Le dernier des Baltimore était parti.
C'était la mi-août 2012, deux jours après ma conversation avec Patrick Neville. Alexandra me téléphona. Elle était à Hyde Park, assise à la terrasse du Serpentine Bar, au bord du petit lac. Elle buvait un café et Duke somnolait à ses pieds.
— Je suis contente que tu aies finalement parlé avec mon père, dit-elle. Je lui racontai tout ce que j'avais appris. Puis je lui dis :
— Au fond, malgré ce qui s'est passé entre eux, tout ce qui comptait pour Hillel et Woody était le bonheur d'être ensemble. Ils ne pouvaient pas supporter d'être fâchés ou séparés. Leur amitié a tout pardonné. Leur amitié a été cent fois supérieure au Drame. C'est ce dont je dois me souvenir.
Je sentis qu'elle était émue.
— Tu es retourné en Floride, Markie ?
— Non.
— Tu es toujours à New York ?
— Non.
Je sifflai.
Duke dressa les oreilles et bondit sur ses pattes. Il me vit et courut comme un dératé dans ma direction, effrayant une nuée de mouettes et de canards. Il me sauta dessus et me fit tomber à la renverse.
Alexandra se leva de sa chaise.
« Markie ? s'écria-t-elle. Markie, tu es venu ! »
Elle se précipita jusqu'à moi. Je me relevai et je la pris dans mes bras. Avant de se blottir contre moi, elle murmura encore : « Tu m'as tellement manqué, Markie. » Je la serrai fort.
Il me sembla voir, dansant dans les airs, mes deux cousins qui riaient.
Le jour de ThanksgivingC'est ainsi que se termine et se referme ce livre, en ce jour de Thanksgiving 2012, à Montclair, devant la maison de mes parents. Je garai la voiture, dans l'allée. Alexandra et moi sortîmes et nous marchâmes jusqu'à la maison. C'était la première fois que je célébrais Thanksgiving depuis la mort de mes cousins.
Je marquai un temps d'arrêt devant la porte de la maison. Avant de sonner, je sortis de ma poche la photographie d'Hillel, Woody, Alexandra et moi, à Oak Park en 1995, et je la contemplai.
Alexandra appuya sur la sonnette. Ma mère ouvrit. Quand elle me vit, son visage s'illumina.
— Oh, Markie ! Je me suis demandé si tu viendrais vraiment !
Elle couvrit sa bouche de ses mains comme si elle n'y croyait pas.
— Bonjour, Madame Goldman. Joyeux Thanksgiving ! lui dit Alexandra.
— Joyeux Thanksgiving, mes enfants ! C'est si bon d'être réunis.
Ma mère nous prit tous les deux et nous serra longuement contre elle. Je sentis ses larmes couler sur moi.
Nous entrâmes dans la maison.
Patrick Neville était déjà là. Je le saluai chaleureusement et posai sur la table du salon le paquet de feuilles reliées que j'avais apporté avec moi.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda ma mère.
—
Un an après sa mort, j'avais tenu la promesse faite à mon oncle. C'est en racontant les Baltimore que je les avais réunis.
J'avais mis le point final à mon roman la veille au soir.
Pourquoi j'écris ? Parce que les livres sont plus forts que la vie. Ils en sont la plus belle des revanches. Ils sont les témoins de l'inviolable muraille de notre esprit, de l'imprenable forteresse de notre mémoire. Et lorsque je n'écris pas, une fois par an, je refais la route jusqu'à Baltimore, je m'arrête un moment dans le quartier d'Oak Park, puis je roule jusqu'au cimetière de Forrest Lane pour les retrouver. Je pose des petites pierres au sommet de leurs tombes, pour continuer de construire leur mémoire, et je me recueille. Je me remémore qui je suis, où je vais et d'où je viens. Je m'accroupis près d'eux, je pose les mains sur leurs noms gravés et je les embrasse. Puis je ferme les yeux et je les sens vivre en moi.
Mon oncle Saul, de mémoire bénie.
Ma tante Anita, de mémoire bénie.
Mon cousin Hillel, de mémoire bénie.
Ils sont partis mais je sais qu'ils sont là. Je sais désormais qu'ils résident pour toujours dans cet endroit qui s'appelle Baltimore, le Paradis des Justes, ou peut-être simplement dans ma mémoire. Peu importe. Je sais qu'ils m'attendent quelque part.
Voilà, Oncle Saul, mon oncle aimé. Ce livre que je t'avais promis, je le dépose devant toi.
Tout est réparé.