Elle m'avait téléphoné en pleurs depuis la terrasse de la maison. Je lui avais dit de garder ses six mois de salaire pour qu'elle ait le temps de trouver un nouvel emploi.

Après le départ de Fernanda, je pris l'habitude d'apporter chaque semaine mon linge sale au pressing. J'avais supplié Oncle Saul de me laisser prendre aussi le sien, mais il était trop fier pour accepter quoi que ce soit. Il faisait également son ménage sans aide. Lors de mes séjours chez lui, il attendait que je m'absente pour s'en occuper. Au retour d'une course, je le trouvais en train de nettoyer le sol, suant à grosses gouttes. « C'est agréable d'avoir une maison propre », devisait-il en souriant. Un jour, je lui dis :

— Ça me gêne que tu ne me laisses pas t'aider. Il était en train de nettoyer les vitres avec un chiffon et s'interrompit.

— Est-ce que ça te gêne de ne pas m'aider, ou de me voir faire le ménage ? Tu penses que c'est indigne de moi ? Qui est trop bien pour laver ses propres toilettes ?

Il tapait dans le mille. Et je compris qu'il avait raison. J'admirais de la même façon l'oncle Saul millionnaire et l'oncle Saul qui remplissait les sacs de commissions au supermarché : ce n'était pas une question de richesse, mais une question de dignité. La force et la beauté de mon oncle, c'était sa dignité extraordinaire, qui le rendait supérieur aux autres. Et cette dignité, personne ne pouvait la lui reprendre. Au contraire, elle se renforçait davantage avec le temps. Néanmoins, le voyant laver son plancher, je ne pouvais pas m'empêcher de repenser à l'époque des Goldman-de-Baltimore : chaque jour, défilait dans leur maison d'Oak Park une armée de travailleurs chargés de son entretien. Il y avait Maria, employée à plein temps pour le ménage et présente chez les Baltimore depuis que nous étions enfants, Skunk le jardinier, les gens de la piscine, ceux de la taille des arbres (trop hauts pour Skunk), ceux de l'entretien du toit, une gentille dame philippine et ses soeurs qui venaient comme extras pour assurer le service à table lors de Thanksgiving ou des grands dîners.

Parmi ce peuple de l'ombre qui faisait briller le palais des Baltimore, Maria était celle qui me plaisait le plus. Elle était d'une grande gentillesse à mon égard et me gratifiait, au moment de mon anniversaire, d'une boîte de chocolats. Je l'appelais la magicienne. Lors de mes séjours, elle faisait disparaître mes vêtements sales éparpillés dans la chambre d'amis et les reposait sur mon lit le soir même, lavés et repassés. J'étais en admiration totale devant son efficacité. À Montclair, c'était ma mère qui s'occupait de la lessive et du repassage. Elle accomplissait cette tâche le samedi ou le dimanche (quand elle ne travaillait pas), ce qui signifiait qu'il fallait environ une semaine pour que je retrouve mes vêtements propres. Je devais donc minutieusement choisir mes tenues en fonction des événements de la semaine à venir, pour ne pas me retrouver pris au dépourvu si le pull que je voulais mettre tel jour pour impressionner des filles n'avait pas réapparu dans mon armoire.

Même dans mes années universitaires, quand j'allais chez les Baltimore pour Thanksgiving, Maria s'arrangeait pour prendre tout mon linge sale et le déposer propre sur mon lit. Après le Drame qui survint la veille de Thanksgiving 2004, Oncle Saul ne retourna plus à Oak Park. Mais elle continua de venir avec une fidélité à toute épreuve.

*

Floride.

Printemps 2011.

Le lendemain de notre dîner avec Grand-mère, en rentrant l'un long jogging, je trouvai justement Oncle Saul en train le passer l'aspirateur.

La veille, dans la voiture, il n'avait fait qu'effleurer les souvenirs de sa jeunesse, profitant du fait que nous arrivions à proximité de la maison pour s'interrompre.

— Tu n'as pas fini de me parler de toi et Grand-père, hier.

— Il n'y a pas beaucoup plus à dire. De toute façon, le passé c'est le passé.

Il débrancha l'aspirateur, en rembobina le cordon et le rangea dans un placard, comme si tout cela n'avait aucune importance. Finalement, il se tourna vers moi et il eut ces mots stupéfiants :

— Tu sais, Marcus, tes grands-parents ont toujours préféré ton père à moi.

— Quoi ? Mais qu'est-ce que tu racontes, enfin ? Ils ont toujours été tellement impressionnés par toi.

— Impressionnés, peut-être. Mais ça ne veut pas dire qu'ils ne préféraient pas ton père.

— Comment peux-tu penser une chose pareille ?

— Parce que c'est la vérité. Ton père et moi avons été très liés jusqu'à l'université. Notre relation s'est compliquée lorsque ton grand-père a refusé que je fasse médecine.

— Tu voulais être médecin ?

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