Ce que Max Goldman ignore, c'est que ses deux fils lorsqu'ils en discutent ensemble, poussent les rêves encore plus loin : leur père veut ouvrir deux usines ? Ils en imaginent dix. Ils voient le monde en grand. Ils se voient vivre dans le même quartier, dans deux maisons proches, et les soirs d'été, se promener ensemble. Acheter ensemble une maison d'été au bord d'un lac, et y passer les vacances avec leurs familles respectives. Dans le quartier, on les appelle les frères Goldman. Ils n'ont qu'une année de différence, montrent le même goût pour l'excellence. Il est rare de voir l'un sans l'autre. Ils partagent tout et, le samedi soir, ils sortent ensemble. Ils vont à New York et hantent la Première Rue. On peut toujours les trouver chez Schmulka Bernstein, le premier restaurant chinois casher de New York. Debout sur les chaises, la tête couverte d'un chapeau chinois, ils y écrivent les plus belles pages de leur jeunesse et vivent leurs plus beaux exploits.

Des décennies ont passé. Tout a changé.

*

Vous ne retrouverez pas les bâtiments de l'entreprise familiale. Ou du moins pas tels qu'ils étaient. Une partie a été rasée et l'autre, restée à l'abandon, est devenue une ruine, depuis que le projet immobilier qui devait naître à leur place a été bloqué par une association de riverains. Goldman & Cie a été rachetée en 1985 par la firme technologique Hayendras.

Vous ne retrouverez pas non plus les lieux de leur jeunesse. Schmulka Bernstein n'existe plus. À la place, sur la Première Rue, il y a désormais un restaurant branché bobo qui sert d'excellents sandwichs au fromage grillé. La seule trace du passé est une vieille photo de ce qu'avait été cet endroit, accrochée près de l'entrée du restaurant. On y voit, debout sur des chaises, deux adolescents aux traits assez similaires, coiffés de chapeaux chinois.

Si Grand-mère Ruth ne m'en avait pas parlé, je n'aurais jamais pu imaginer que mon père et Oncle Saul avaient été un jour liés par une telle connivence. Les scènes dont j'avais té témoin, à Baltimore lors de Thanksgiving ou durant les vacances d'hiver en Floride, me semblaient à des années-lumière des récits de leur enfance. Tout ce que j'avais pu déceler entre eux n'avait été que leurs différences.

Je me souviens bien de nos sorties en famille à Miami. Mon père et Oncle Saul s'accordaient d'avance sur le restaurant où nous allions dîner, choisissant en général parmi une liste de quelques-uns qui se valaient et où nous aimions tous aller. A la fin du repas, malgré les protestations de Grand-père, l'addition était payée à parts égales par mon père et Oncle Saul, au nom d'une fraternité absolument symétrique. Mais parfois, environ une fois par saison, Oncle Saul nous emmenait dans un restaurant de meilleur standing. Il annonçait d'avance « je vous invite », ce qui indiquait à l'assemblée des Goldman, un peu impressionnée, que c'était un restaurant hors de portée du porte-monnaie de mes parents. En général, tout le monde était ravi : Hillel, Woody et moi nous réjouissions de découvrir un nouvel endroit. Grand-père et Grand-mère, eux, s'extasiaient devant tout, que ce soit la variété du menu, la beauté de la salière, la qualité de la vaisselle, le tissu des serviettes, le savon des toilettes ou la limpidité des urinoirs automatiques. Seuls mes parents se plaignaient. Avant de partir au restaurant, j'entendais ma mère pester : « Je n'ai rien à me mettre, je n'ai pas prévu de grandes tenues. On est en vacances, pas au cirque ! Enfin, Nathan, tu pourrais quand même dire quelque chose. » Après le dîner, en sortant du restaurant, mes parents restaient en arrière de la procession des Goldman, et ma mère déplorait la nourriture qui ne valait pas son prix et le service obséquieux.

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