Avant de connaître la vérité, je crus qu'ils avaient noué une relation sentimentale. Elle passait régulièrement le prendre à la maison et ils partaient ensemble. Ils s'absentaient longuement. Parfois pour la journée. Oncle Saul ne me précisait pas où ils allaient, et je ne voulais pas poser de questions. Il revenait de ses escapades souvent de mauvaise humeur, et je me demandais ce qui pouvait bien se passer entre eux deux.

J'eus bientôt la désagréable impression que quelque chose avait changé. Pour une raison que j'ignorais, Coconut Grove n'était plus cette oasis de tranquillité que j'avais connue. À la maison, je remarquai qu'Oncle Saul perdait facilement patience, ce qui n'était pas dans ses habitudes.

Au supermarché non plus, rien n'était plus comme avant. Sycomorus, qui avait échoué à participer à Chante ! était déprimé depuis la lettre envoyée par la production pour lui signifier son échec. Un jour, essayant de lui remonter le moral, je lui dis :

— Ce n'est que le début. Il faut que tu te battes pour tes rêves, Syc.

— C'est trop fatigant. Los Angeles déborde d'acteurs et de chanteurs qui veulent percer. J'ai l'impression que je n'y arriverai jamais.

— Trouve ce qui fait la différence en toi. Il haussa les épaules.

— Au fond, tout ce que je veux, c'est être célèbre.

— Est-ce que tu veux être chanteur ou être célèbre ? demandai-je.

— Je veux être un chanteur célèbre.

— Mais si tu ne pouvais être qu'un seul des deux ?

— Alors je voudrais être connu.

— Pourquoi ?

— C'est agréable d'être célèbre. Non ?

— La célébrité n'est qu'un vêtement, Sycomorus. Un vêtement qui finit par être trop petit, trop usé ou que tu te feras voler. Ce qui compte avant tout, c'est ce que tu es quand t'es tout nu.

L'ambiance était morose. Quand je partageais sa pause avec Oncle Saul sur le banc devant le magasin, il était taciturne et pensif. Je ne vins bientôt plus au Whole Foods qu'un jour sur deux, puis un jour sur trois. Au fond, Faith était la seule qui rendait à Oncle Saul le sourire. Il avait pour elle des petites attentions : il lui offrait des fleurs, lui apportait des mangues de sa terrasse, il l'invita même à dîner à la maison. Pour la recevoir, il mit une cravate, ce que je ne l'avais plus vu faire depuis des années. Je me souviens qu'à Baltimore, il avait une très impressionnante collection de cravates, qui avait disparu depuis Coconut Grove.

Je fus un peu déstabilisé par l'arrivée de Faith dans le couple que je formais avec mon oncle. Je finis même par me demander si j'étais jaloux d'elle, alors que j'aurais dû être content que mon oncle ait trouvé quelqu'un pour le distraire de sa vie monotone. J'en vins à douter des raisons de mes séjours en Floride. Étais-je là par amour pour mon oncle ou pour lui montrer que son neveu de Montclair l'avait surclassé ?

Un dimanche, alors qu'il lisait dans le salon, et que je m'apprêtais à aller faire un tour à Miami pour le laisser vivre ses amourettes en paix, je lui demandai :

— Tu ne vois pas Faith aujourd'hui ?

— Non.

Je n'ajoutai rien.

— Markie, dit-il alors, ce n'est pas ce que tu crois.

— Je ne crois rien.

Quand, pour la première fois, il mit une barrière entre lui et moi, je crus que c'était à cause de toutes les questions que je lui posais et qui l'agaçaient. Cela se passa un soir, après dîner, où, comme nous le faisions souvent, nous nous promenions paisiblement dans les rues tranquilles de Coconut Grove. Je lui dis :

— Grand-mère m'a parlé de la dispute avec Grand-père. C'est à cause de ça que tu es venu à Baltimore ?

— Mon université était affiliée à celle de Baltimore. Je me lis inscrit à la faculté de droit. Je me suis dit que c'était une bonne formation. Puis j'ai passé l'examen du barreau dans Maryland et j'ai commencé à travailler à Baltimore. Ça a vite bien marché pour moi en tant qu'avocat.

— Et tu n'as plus revu Grand-père ensuite ?

— Plus pendant douze ans. Mais Grand-mère est venue souvent nous voir.

Oncle Saul me raconta comment, pendant des années, une fois par mois, en secret, Grand-mère Ruth descendait pour la journée du New Jersey jusqu'à Baltimore, pour déjeuner avec lui.

En 1974, cela faisait un an qu'Oncle Saul et Grand-père ne se parlaient plus.

— Comment vas-tu, mon chéri ? demanda Grand-mère.

— Ça va. Mes études de droit se passent bien.

— Alors tu vas devenir avocat ?

— Oui, je pense.

— Ça pourrait être utile pour la compagnie…

— Maman, ne parlons pas de ça, s'il te plaît.

— Comment va Anita ?

— Elle va bien. Elle voulait nous rejoindre mais elle a un examen demain, elle doit réviser.

— Je l'aime beaucoup, tu sais…

— Je sais, Maman.

— Ton père aussi.

— Arrête. Ne parlons pas de lui, s'il te plaît.

En 1977, cela faisait quatre ans qu'Oncle Saul et Grand-père ne se parlaient plus. Oncle Saul terminait sa spécialisation et s'apprêtait à passer le barreau. Il s'était installé avec Tante Anita dans un petit appartement de la banlieue de Baltimore.

— Vous êtes heureux ici ? demanda Grand-mère.

— Oui.

— Et toi, Anita, tu vas bien ?

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