— Oui, Madame Goldman, merci. Je finis mon internat de médecine.

— Elle a déjà reçu une offre d'emploi de l'hôpital Johns Hopkins, dit fièrement Oncle Saul. Ils disent qu'ils la veulent à tout prix.

— Oh, Anita, c'est formidable ! Je suis si fière de toi.

— Comment ça va à Secaucus ? demanda Anita.

— Saul manque terriblement à son père.

— Je lui manque ? s'agaça Oncle Saul. C'est lui qui m'a mis à la porte.

— Il t'a mis à la porte ou tu es parti ? Parle-lui, Saul. Reprends contact, s'il te plaît. Il haussa les épaules et changea de sujet.

— Comment va la compagnie ?

— Tout va bien. Ton frère a de plus en plus de responsabilités.

En 1978, cela faisait cinq ans qu'Oncle Saul et Grand-père ne se parlaient plus. Oncle Saul venait de quitter le cabinet d'avocats dans lequel il travaillait, pour ouvrir le sien. Anita et lui emménagèrent dans une toute petite villa d'un quartier résidentiel de la classe moyenne.

— Ton frère est devenu directeur de Goldman & Cie, lui dit Grand-mère.

— Tant mieux pour lui. C'est ce que Papa a toujours voulu, de toute façon. Nathan a toujours été son préféré.

— Saul, ne dis pas de sottises, veux-tu ? Il n'est pas trop tard pour revenir… Ton père serait tellement…

Il l'interrompit :

— Ça suffit, Maman. Parlons d'autre chose, s'il te plaît.

— Ton frère va se marier.

— Je sais. Il me l'a dit.

— Au moins, vous êtes en contact. Vous viendrez au mariage, n'est-ce pas ?

— Non, Maman.

En 1979, cela faisait six ans qu'Oncle Saul et Grand-père ne se parlaient plus.

— Ton frère et sa femme attendent un enfant. Saul sourit et se tourna vers Anita, assise à côté de lui.

— Maman, Anita est enceinte…

— Oh, Saul chéri !

En 1980, cela faisait sept ans qu'Oncle Saul et Grand-père ne se parlaient plus. À quelques mois d'intervalle, nous naquîmes, Hillel et moi.

— Regarde, c'est ton neveu Marcus, dit Grand-mère en sortant une photographie de son sac.

— Nathan et Deborah viennent ici la semaine prochaine. Nous allons enfin rencontrer ce petit bonhomme. Je me réjouis.

— Tu vas rencontrer ton cousin Marcus, dit Anita à Hillel. qui dormait dans sa poussette. Tu as un fils maintenant. Saul, il serait temps d'arrêter ces histoires avec ton père.

En 1984, cela faisait plus de dix ans qu'Oncle Saul et Grand-père ne se parlaient plus.

— Hillel, qu'est-ce que tu manges ?

— Des frites, Grand-mère.

— Tu es le garçon le plus mignon que je connaisse.

— Comment va Papa ? demanda Saul.

— Pas bien. L'entreprise va très mal. Ton père est catastrophé, il dit qu'ils vont couler.

En 1985, cela faisait douze ans qu'Oncle Saul et Grand-père ne se parlaient plus. Goldman & Cie était au bord de la faillite. Mon père avait préparé un plan de sauvetage qui impliquait de revendre l'entreprise. Il avait besoin d'aide pour concrétiser son plan et il descendit à Baltimore chercher son grand frère, qui était devenu un avocat spécialisé, notamment en fusions et acquisitions.

Presque vingt-cinq ans plus tard, en parcourant Coconut Grove, Oncle Saul me raconta comment, un soir de mai 1985, ils se retrouvèrent tous les trois dans le bâtiment en briques rouges de Goldman & Cie, dans l'État de New York. La fabrique était déserte et plongée dans l'obscurité ; seul était éclairé le bureau de Grand-père, qui épluchait ses livres de comptes. Mon père poussa la porte et dit doucement : « Papa, j'ai amené quelqu'un pour nous aider. »

Lorsque Grand-père vit Oncle Saul dans l'encadrement de la porte, il éclata en sanglots, se jeta contre lui et le serra brusquement dans ses bras. Ils passèrent les jours suivants dans les bureaux de la compagnie Goldman à peaufiner un plan de rachat. Durant ce séjour, Oncle Saul ne quitta pas l'État de New York, faisant les allers-retours entre son hôtel et la compagnie, sans jamais passer la frontière avec le New Jersey ni revenir dans la maison de son enfance.

Le récit d'Oncle Saul terminé, nous rentrâmes en silence à la maison. Oncle Saul sortit deux bouteilles d'eau du frigo, que nous bûmes au comptoir de la cuisine.

— Marcus, me dit-il, je crois que je voudrais que tu me laisses un peu. Je ne compris pas tout de suite.

— Tu veux dire maintenant ?

— Je voudrais que tu rentres à New York. J'aime énormément ta présence, ne te méprends pas. Mais j'ai besoin d'être un peu seul.

— Est-ce que tu es fâché contre moi ?

— Non, pas du tout. Je veux juste être un peu seul.

— Je partirai demain.

— Merci.

De bonne heure, le lendemain matin, je mis ma valise dans le coffre de ma voiture, j'embrassai mon oncle, et je rentrai à New York.

*

Je fus très troublé de la façon dont Oncle Saul me chassa de chez lui. Je profitai d'être de retour à New York pour voir un peu mes parents, et un jour du mois de juin 2011 que j'emmenais ma mère déjeuner dans le restaurant de Montclair où elle avait ses habitudes, nous eûmes une discussion à propos des Baltimore. Nous étions attablés sur la terrasse, il faisait un temps magnifique, et ma mère me dit soudain :

— Markie, à propos de Thanksgiving prochain…

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