— Je n'en sais rien. Il a toujours dit que non. Après ça, il y a eu une vague de licenciements chez Hayendras, mais ton père a heureusement pu garder son travail. Par contre, Grand-père avait perdu son capital pour sa retraite. Je l'ai aidé depuis ce jour-là.
— Est-ce que tu as aidé Grand-père à cause de la dispute ? Pour te faire pardonner ?
— Non, je l'ai aidé parce qu'il était mon père. Parce qu'il n'avait plus le moindre dollar. Parce que mon argent, je l'avais obtenu grâce à lui. Je ne sais pas ce que ta grand-mère t'a dit à propos de la dispute, mais la vérité est que cela a été un affreux quiproquo, et que j'ai été trop bête et trop fier pour le résoudre. Voilà un trait commun avec ton père : ces moments où l'on ne veut pas entendre raison et que l'on regrette ensuite toute sa vie.
— Grand-mère m'a dit que c'était à cause de ton engagement pour les droits civiques.
— Je n'ai jamais vraiment été engagé pour les droits civiques.
— Mais, et la photo sur la couverture du magazine ?
— J'ai participé à une seule manifestation, pour faire plaisir au père d'Anita, qui était un activiste engagé. Ta tante et moi nous sommes retrouvés au premier rang avec lui, et manque de chance, il y a eu cette photo. C'est tout.
— Comment ça ? Je ne comprends pas. Grand-mère a dit que tu étais sans cesse en train de voyager.
— Elle ne connaît pas toute l'histoire.
— Mais alors, que faisais-tu ? Et qu'est-ce qui a pu faire croire à Grand-père que tu étais tellement impliqué dans la défense des droits civiques ? Quand même, vous ne vous êtes plus parlé pendant douze ans !
Oncle Saul était sur le point de me le révéler, mais nous fûmes interrompus par la sonnette de la porte de sa maison. Il posa le combiné un instant pour aller ouvrir : j'entendis une voix de femme.
— Markie, me dit-il en reprenant la ligne, il faut que je te laisse, mon grand.
— C'est Faith ?
— Oui.
— Tu la fréquentes ?
— Non.
— Si c'était le cas, tu pourrais me le dire. Tu as le droit de voir quelqu'un.
— Je n'ai pas d'aventure avec elle, Markie. Ni avec elle, ni avec personne. Tout simplement parce que je n'en ai pas envie. Je n'ai aimé que ta tante et je l'aimerai toujours.
J'étais métamorphosé par mes deux jours à New York lorsque je rentrai à Boca Raton. C'était le début du mois de mai 2012.
— Que vous arrive-t-il, mon vieux ? me demanda Leo en me voyant. Vous avez un air différent.
— Alexandra et moi nous sommes embrassés. Chez moi, à New York. Il prit un air désabusé :
— Je pense que tout ça va vous aider à avancer votre roman.
— Cachez votre joie, Leo. Il me sourit.
— Je suis heureux pour vous, Marcus. Je vous aime beaucoup. Vous êtes un type bien. Si j'avais eu une fille, j'aurais tout fait pour qu'elle vous épouse. Vous méritez d'être heureux.
Une semaine s'était écoulée depuis ma soirée avec Alexandra à New York et je n'avais aucune nouvelle. J'essayai de l'appeler deux fois, sans succès.
Sans nouvelles de sa part, j'en cherchai sur Internet. Sur le compte Facebook officiel de Kevin, je découvris qu'ils étaient partis à Cabo San Lucas. Je vis des photos d'elle au bord d'une piscine, avec une fleur dans les cheveux. Il avait l'indécence d'étaler sa vie privée aux yeux de tous. Ses photos avaient été reprises ensuite par des tabloïds. Je pus lire :
J'en fus affreusement blessé. Pourquoi m'avoir embrassé si c'était pour partir avec lui ensuite ? Ce fut finalement mon agent qui m'annonça la rumeur :
— Marcus, t'es au courant ? Il y aurait de l'eau dans le gaz entre Kevin et Alexandra.
— J'ai vu des photos d'eux très heureux à Cabo San Lucas.
— Tu as vu des photos d'eux à Cabo San Lucas. Apparemment, Kevin voulait se retrouver en tête à tête avec Alexandra et lui a proposé ce voyage. Cela fait quelque temps que ça ne va pas très bien entre eux, du moins c'est ce qui se dit. Elle n'aurait pas apprécié du tout qu'il diffuse des photos d'elle et lui sur les réseaux sociaux. Apparemment, elle est rentrée aussitôt à Los Angeles.
Je n'avais aucun moyen de vérifier si ce que disait mon agent était vrai. Dans les jours qui suivirent, je n'eus toujours aucune nouvelle. Je terminai de vider la maison de mon oncle. Des déménageurs vinrent prendre les derniers meubles. C'était étrange de voir l'intérieur complètement vide.
— Qu'allez-vous faire de cette maison à présent ? demanda Leo en inspectant les pièces.
— Je crois que je vais la vendre.
— Vraiment ?
— Oui. Vous me l'avez dit : les souvenirs sont dans la tête. Je crois que vous avez raison.
QUATRIEME PARTIE
Le Livre du drame
Nous enterrâmes Tante Anita quatre jours après l'accident au cimetière de Forrest Lane. Il y avait énormément de monde. Beaucoup de visages que je ne connaissais pas.