— Je l'ai vu au cimetière, l'autre jour. Il m'a dit que vous vous étiez disputés ce soir-là… Hillel s'arrêta net et me regarda dans les yeux.

— Tu trouves que c'est le moment de parler de ça ?

J'eus envie de répondre que oui, mais je n'arrivais même pas à soutenir son regard. Nous reprîmes notre marche dans un silence total.

Ce soir-là, Oncle Saul, Hillel et moi dînâmes d'un poulet rôti préparé par Maria. Nous ne prononçâmes pas un mot de tout le repas. Finalement, Hillel dit : « Je pars demain. Je retourne à Madison. » Oncle Saul acquiesça en secouant la tête. Je compris que les Goldman-de-Baltimore étaient sur la voie de la désintégration. Deux mois auparavant, Hillel et Woody faisaient les beaux jours de l'université de Madison, et Tante Anita et Oncle Saul étaient un couple heureux à la réussite éclatante. À présent, Tante Anita était morte, Woody était perdu, Hillel muré dans son silence ; quant à mon oncle Saul, ce fut pour lui le début d'une nouvelle vie à Oak Park. Il décida d'endosser le rôle du veuf parfait : courageux, résigné, fort.

Je restai encore toute une semaine à Baltimore et j'assistai au spectacle quotidien des voisins qui passaient lui apporter de la nourriture et des bons sentiments. Je les voyais défiler à la maison des Baltimore. Ils donnaient à Oncle Saul des accolades magnifiques, échangeaient des regards émus et de longues poignées de main. Puis je surprenais des conversations au supermarché, chez le teinturier, au Dairy Shack : les commérages allaient bon train. Il était le cocu, l'humilié. Celui dont la femme s'était tuée en s'enfuyant de chez son amant après y avoir été surprise le soir de la Saint-Valentin par son quasi-fils adoptif. Tout le monde semblait connaître les moindres détails de la mort de Tante Anita. Tout se savait. J'entendis des remarques à peine déguisées :

« En même temps, il l'a bien cherché. »

« Il n'y a pas de fumée sans feu. »

« Nous l'avons vu avec cette femme au restaurant. »

Je compris qu'il y avait une femme dans l'histoire. Une certaine Cassandra, du club de tennis d'Oak Park.

Je me rendis au club de tennis d'Oak Park. Je n'eus pas à chercher longtemps : il y avait à l'accueil un tableau avec les photos et les noms des professeurs de tennis, et l'un d'eux était une femme au physique attirant qui se prénommait Cassandra Davis. Je n'eus qu'à jouer les imbéciles charmants avec l'une des secrétaires pour découvrir que, par le plus grand des hasards, elle avait donné des leçons privées à mon oncle et que, par le plus grand des hasards, elle était souffrante ce jour-là. J'obtins son adresse et je décidai de me rendre chez elle.

Cassandra, comme je m'en doutais, n'était pas malade. Lorsqu'elle comprit que j'étais le neveu de Saul Goldman, elle me claqua la porte de son appartement à la figure. Comme je tambourinais pour qu'elle ouvre à nouveau, elle cria à travers la cloison :

— Qu'est-ce que tu me veux ?

— J'aimerais juste essayer de comprendre ce qui est arrivé à ma famille.

— Si Saul veut te le dire, il te le dira.

— Êtes-vous sa maîtresse ?

— Non. Nous sommes allés dîner une fois ensemble. Mais il ne s'est rien passé. Mais maintenant sa femme est morte, et je passe pour la pute de service.

Je comprenais de moins en moins ce qui se passait. Ce qui était certain, c'est que Saul ne me disait pas tout. J'ignorais ce qui s'était passé entre Woody et Hillel, et j'ignorais ce qui s'était passé entre Oncle Saul et Tante Anita. Je finis par repartir de Baltimore une semaine après l'enterrement de Tante Anita, sans réponses à mes questions. Le matin de mon départ, Oncle Saul m'accompagna jusqu'à ma voiture.

— Est-ce que ça ira ? lui demandai-je en le serrant dans mes bras.

— Ça ira.

Je relâchai mon étreinte, mais il me retint ensuite par les épaules et me dit :

— Markie, j'ai fait quelque chose de mal. C'est pour ça que ta tante est partie.

Après avoir quitté Oak Park, laissant derrière moi Oncle Saul et Maria pour derniers pensionnaires de la maison de mes plus beaux rêves d'enfant, je m'arrêtai longuement au cimetière de Forrest Lane. Je ne sais pas si je venais chercher sa présence à elle ou si j'espérais y croiser Woody.

Puis je pris la route jusqu'à Montclair. En arrivant dans ma rue, je me sentis bien. Le château des Baltimore s'était effondré, la maison des Montclair, petite mais solide, se tenait fièrement debout.

Je téléphonai à Alexandra pour lui dire que j'étais arrivé. Une heure plus tard, elle était chez mes parents. Elle sonna, je lui ouvris. Je me sentis tellement soulagé de la voir que je laissai échapper toutes mes émotions contenues des derniers jours, et j'éclatai en sanglots. « Markie… me dit Alexandra en me prenant dans ses bras. Je suis tellement désolée, Markie. »

<p><emphasis>38.</emphasis></p>

New York.

Été 2011.

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