J'arrivai en début de soirée à Coconut Grove. La Floride était accablée par une chaleur cuisante. Devant la maison de mon oncle, je trouvai Faith assise sur les marches qui menaient au porche. Je crois qu'elle m'attendait. À la façon dont elle me prit dans ses bras pour me saluer, je compris qu'il se passait quelque chose de grave. Je pénétrai à l'intérieur de la maison. Je le trouvai dans sa chambre, au fond de son lit. En me voyant, son visage s'illumina. Il paraissait néanmoins très faible et était très amaigri.
— Marcus, me dit-il, je suis tellement heureux de te voir.
— Oncle Saul, que t'arrive-t-il ?
L'oncle de mauvaise humeur des derniers mois, l'oncle qui m'avait chassé de chez lui, était un oncle malade. Au début du printemps, on lui avait diagnostiqué un cancer du pancréas, dont on savait déjà, à ce moment-là, qu'il ne se relèverait pas.
— J'ai essayé de me soigner, Markie. Faith m'a beaucoup aidé. Lorsqu'elle venait me chercher à la maison et que nous disparaissions, c'était pour aller à mes séances de chimiothérapie.
— Mais pourquoi ne m'as-tu rien dit ? Il retrouva sa vigueur et éclata de rire.
— Parce que je te connais, Markie. Tu m'aurais cassé les pieds pour aller chez tous les médecins possibles, tu aurais tout sacrifié pour me veiller et je ne voulais pas de ça. Tu ne dois pas gâcher ta vie pour moi. Tu dois vivre.
Je m'assis au bord de son lit. Il me prit la main.
— C'est la fin, Markie. Je ne guérirai pas. Je vis mes derniers mois. Et je veux les vivre avec toi.
Je le pris contre moi. Je le serrai fort. Nous pleurâmes tous les deux.
Je n'oublierai jamais les trois mois que nous passâmes ensemble, de septembre à novembre 2011.
Une fois par semaine, je l'accompagnais chez son oncologue à l'hôpital Mount Sinai de Miami. Nous ne parlions jamais de sa maladie. Il ne voulait rien en dire. Je lui demandais souvent :
— Comment ça va ?
Et il me répondait en se drapant dans son aplomb légendaire :
— Ça ne pourrait pas aller mieux.
Je parvenais parfois à questionner son médecin :
— Docteur, combien de temps lui reste-t-il ?
— C'est difficile à dire. Son moral est plutôt bon. Votre présence lui fait beaucoup de bien. Les traitements ne peuvent pas le guérir, mais ils peuvent le maintenir un peu.
— Quand vous dites un peu, vous parlez en jours, en semaines, en mois, en années ?
— Je comprends votre détresse, Monsieur Goldman, mais je ne peux pas m'avancer plus. Peut-être quelques mois.
Je le vis s'affaiblir de plus en plus.
Fin octobre, il y eut quelques alertes : un jour où il vomissait du sang, je l'emmenai de toute urgence à Mount Sinai, où il resta hospitalisé plusieurs jours. Il en ressortit très Faible. Marcher le fatiguait. Je lui louai une chaise roulante avec laquelle je l'emmenais faire des promenades à Coconut Grove. La scène n'était pas sans me rappeler Scott dans sa brouette. Je le lui dis et cela le fit énormément rire. J'aimais quand il riait.
Début novembre, il quittait difficilement son lit. Il n'en bougeait presque plus. Son visage était terreux, ses traits marqués. Une infirmière venait à la maison trois fois par jour. Je ne dormais plus dans la chambre d'amis. Il n'en sut jamais rien, mais je passais mes nuits dans le couloir, près de sa porte ouverte, pour veiller sur lui.
Sa faiblesse physique ne l'empêchait pas de parler. Je me souviens de la conversation que nous eûmes la veille de son départ — la veille de Thanksgiving.
— Depuis combien de temps n'as-tu pas célébré Thanksgiving ? me demanda Oncle Saul.
— Depuis le Drame.
— Qu'est-ce que tu entends par le Drame ? Je fus surpris par sa question.
— Je parle de la mort de Woody et Hillel, répondis-je.
— Arrête avec le Drame, Marcus. Il n'y a pas un Drame mais des drames. Le drame de ta tante, de tes cousins. Le drame de la vie. Il y a eu des drames, il y en aura d'autres et il faudra continuer à vivre malgré tout. Les drames sont inévitables. Ils n'ont pas beaucoup d'importance, au fond. Ce qui compte, c'est la façon dont on parvient à les surmonter. Tu ne surmontes pas ton drame en refusant de célébrer Thanksgiving. Au contraire, tu t'enfonces encore plus à l'intérieur. Il faut arrêter de faire ça, Marcus. Tu as une famille, tu as des amis. Je veux que tu recommences à fêter Thanksgiving. Promets-le-moi.
— Je te le promets, Oncle Saul. Il toussa, but un peu d'eau. Il reprit :
— Je sais que tu as été obsédé par ces histoires de Goldman-de-Baltimore et Goldman-de-Montclair. Mais à la fin de l'histoire, il n'y a qu'un seul Goldman, et c'est toi. Tu es un Juste, Marcus. Beaucoup d'entre nous cherchons à donner du sens à nos vies, mais nos vies n'ont de sens que si nous sommes capables d'accomplir ces trois destinées : aimer, être aimé et savoir pardonner. Le reste n'est que du temps perdu. Surtout, continue d'écrire. Car tu avais raison : tout peut être réparé. Mon neveu, promets-moi de nous réparer. Répare les Goldman-de-Baltimore.
— Comment ?
— Réunis-nous de nouveau. Toi seul peux le faire.
— Comment ? demandai-je.
— Tu trouveras bien.