J'arrivai à son immeuble dans la matinée. Il était déjà parti travailler. Le portier m'autorisa à l'attendre et je ne bougeai pas du canapé du hall de toute la journée, ne m'absentant que pour aller chercher à manger ou me rendre aux toilettes. Il était dix-huit heures quand il finit par arriver. Je me levai. Il me fixa un moment, puis il sourit, plein de bonté, et me dit : « Depuis le temps que je t'attendais. »
Il me fit monter chez lui, me prépara du café. Nous nous installâmes dans sa cuisine. C'était étrange d'être ici : c'était la première fois que je revenais depuis la mort de Tante Anita.
— Je vous demande pardon, Patrick.
— Pourquoi ?
— Pour la scène que je vous ai faite après l'enterrement de ma tante.
— Bah, c'est oublié depuis longtemps. Marcus, il faut avant tout que tu saches que je n'ai jamais eu d'aventure avec ta tante.
— Que s'est-il passé alors, le soir où elle était chez vous ? Et pourquoi était-elle chez vous ?
— Elle venait de quitter ton oncle.
— Ça, je le sais.
— Mais tu ne sais pas pourquoi. Si elle est venue chez moi, ce soir-là, c'était pour me demander mon aide. Elle voulait que je vienne en aide à Woody et Saul.
— Woody et Saul ?
— Quelques mois plus tôt, Woody avait été renvoyé de l'équipe de football de Madison.
— Oui, je m'en souviens.
— La version officielle était une déchirure des ligaments qui l'empêchait de jouer. Ton oncle et ta tante sont immédiatement venus à Madison. Woody ne voulait rien leur dire, mais moi, je leur ai révélé la vérité. Je leur ai dit que Woody avait été contrôlé positif au Talacen. Si ta Tante est venue me trouver à New York en ce 14 février 2002, c'est parce qu'elle venait de faire deux découvertes qui l'avaient bouleversée.
Voilà comment, dix ans après les faits, Patrick me révéla enfin ce qui s'était passé ce jour de la Saint-Valentin.
Tante Anita avait pris congé de l'hôpital afin de préparer une soirée en amoureux pour elle et son mari. En début d'après-midi, elle partit faire quelques courses au supermarché d'Oak Park. Elle en profita pour s'arrêter à la pharmacie.
Le gérant, qu'elle connaissait bien, après l'avoir servie, lui réclama l'ordonnance qu'il attendait depuis des mois.
— Quelle ordonnance ? demanda-t-elle.
— L'ordonnance pour le Talacen, lui répondit le pharmacien. Votre fils en a pris plusieurs boîtes cet automne. Il a dit que vous apporteriez une ordonnance.
— Mon fils ? Hillel ?
— Oui, Hillel. Comme je vous connais bien, j'ai accepté Pour lui rendre service. En principe, je ne fais jamais ça Il me faut cette ordonnance, docteur Goldman.
Elle se sentit défaillir. Elle promit de revenir avec une ordonnance avant la fin de la journée et rentra chez elle. Elle eut envie de vomir, elle crut à un cauchemar. Hillel avait-il acheté du Talacen à la demande de Woody ? Ou le lui avait-il fait ingérer à son insu ?
Le téléphone sonna. Elle décrocha. C'était la banque À propos du remboursement de l'hypothèque de la maison d'Oak Park. Anita dit que c'était une erreur : l'hypothèque avait été remboursée depuis longtemps. Mais son interlocuteur reprit : « Madame Goldman, vous avez contracté une nouvelle hypothèque en août. Votre mari m'a apporté de documents signés de votre main. La maison a été hypothéquée pour six millions de dollars. »
Oncle Saul avait financé le stade en faisant un emprunt de six millions de dollars. La maison d'Oak Park avait été sacrifiée pour réparer son ego blessé.
Elle se laissa envahir par la panique. Elle fouilla le bureau de son mari et toutes ses affaires personnelles.
Dans le sac de sport qu'il utilisait pour jouer au tennis, elle découvrit des documents comptables qu'elle n'avait encore jamais vus.
Tante Anita téléphona aussitôt à Oncle Saul. Ils eurent une violente dispute au téléphone. Elle lui dit qu'elle ne pouvait plus le supporter, qu'elle le quittait. Elle prit sa voiture, emportant les documents comptables avec elle, et roula au hasard. Elle finit par téléphoner à Patrick Neville pour lui demander de l'aide. Elle était dans un état de détresse totale et il lui proposa de venir à New York.
Ce soir-là, Patrick avait prévu un dîner en tête à tête avec une jeune femme qui travaillait avec lui et qui lui plaisait. Il décommanda. Lorsque Tante Anita vit le champagne sur la table, elle regretta de déranger Patrick le soir de la Saint-Valentin. Il insista pour qu'elle reste. « Vous n'allez nulle part, lui dit-il. Je ne vous ai jamais vue aussi bouleversée. Vous allez me dire ce qui se passe. »
Elle raconta tout : le Talacen et l'hypothèque. Si c'était Hillel qui avait dopé Woody à son insu, elle voulait que Patrick intervienne auprès de l'université pour que Woody soit réhabilité. Elle espérait pouvoir encore sauver sa carrière. Elle voulait aussi que Patrick puisse trouver un moyen de mettre un terme au contrat qui liait Saul et l'université, récupérer ce qui pouvait l'être de leur argent et sauver leur maison.