Mon voisin direct à Boca Raton était un septuagénaire sympathique, Leonard Horowitz, ancienne sommité du droit constitutionnel à Harvard, qui passait les hivers en Floride et occupait son temps depuis la mort de sa femme en écrivant un livre qu'il n'arrivait pas à commencer. La première fois que je l'avais rencontré, c'était le jour de l'acquisition de la maison. Il était venu sonner à ma porte avec un pack de bières pour me souhaiter la bienvenue, et notre bonne entente avait été immédiate. Depuis, il avait pris le pli, et était venu me saluer à chacun de mes passages. Nous avions rapidement noué des liens amicaux.

Il appréciait ma compagnie et je crois qu'il était content de me voir débarquer pour quelque temps. Comme je lui expliquais que je venais écrire mon prochain roman, il me parla immédiatement du sien. Il mettait du cœur à l'ouvrage mais il avait de la peine à progresser dans son histoire. Il emportait partout avec lui un grand cahier à spirale sur lequel il avait inscrit au feutre Cahier n° 1, laissant sous-entendre qu'il y en aurait d'autres. Je le voyais sans cesse le nez plongé dedans : dès le matin, sur la terrasse de sa maison, à la table de sa cuisine ; je l'avais croisé plusieurs fois à une table d'un café du centre-ville, concentré sur son texte. Lui en revanche me voyait me promener, nager dans le lac, partir à la plage, faire de la course à pied. Le soir, il venait sonner à ma porte avec des bières fraîches. Nous les buvions sur ma terrasse, en jouant aux échecs et en écoutant de la musique. Derrière nous, le paysage sublime du lac et des palmiers rosis par le soleil couchant. Entre deux coups, il me demandait toujours, sans quitter des yeux l'échiquier :

— Alors, Marcus, votre bouquin ?

— Ça avance, Leo. Ça avance.

Il y avait deux semaines que j'étais là lorsqu'un soir, au moment de manger ma tour, il s'arrêta net et me dit d'un ton soudain agacé :

— Est-ce que vous n'êtes pas venu ici écrire votre nouveau roman ?

— Si, pourquoi ?

— Parce que vous ne fichez rien, et ça m'énerve.

— Qu'est-ce qui vous fait croire que je ne fais rien ?

— Parce que je le vois ! Vous êtes toute la journée en train de rêvasser, de faire du sport et d'observer la course des nuages. J'ai soixante-dix-huit ans, c'est moi qui devrais être en train de végéter comme vous le faites, alors que vous, qui en avez à peine plus de trente, vous devriez être en train de cravacher !

— Qu'est-ce qui vous énerve vraiment, Leo ? Mon livre ou le vôtre ? J'avais tapé dans le mille. Il se radoucit :

— Je voudrais juste savoir comment vous faites. Mon roman n'avance pas. Je suis curieux de savoir comment vous travaillez.

— Je m'assieds sur cette terrasse et je réfléchis. Et croyez-moi, c'est tout un travail. Vous, vous écrivez pour vous occuper l'esprit. C'est différent.

— Il avança son cheval et menaça mon roi.

— Vous ne pourriez pas me donner une bonne idée de scénario de roman ?

— C'est impossible.

— Pourquoi ?

— Elle doit venir de vous.

— En tout cas, évitez de parler de Boca Raton dans votre livre, je vous prie. Je n'ai pas besoin que tous vos lecteurs viennent ici faire le pied de grue pour voir où vous habitez.

Je souris et j'ajoutai :

— Il ne faut pas chercher l'idée, Leo. L'idée vient à vous. L'idée, c'est un événement qui peut se produire à tout moment.

Comment aurais-je pu imaginer que c'était exactement ce qui allait se passer au moment où je prononçais ces mots ? Je vis au bord du lac la silhouette d'un chien qui vagabondait. Un corps musclé mais fin, des oreilles pointues et la truffe dans l'herbe. Il n'y avait aucun promeneur à proximité.

— On dirait que ce chien est seul, dis-je. Horowitz leva la tête et observa l'animal vagabond.

— Il n'y a pas de chien errant ici, décréta-t-il.

— Je n'ai pas dit que c'était un chien errant. J'ai dit qu'il se promenait tout seul.

J'aime énormément les chiens. Je me levai de ma chaise, mis les mains en porte-voix et sifflai pour le faire venir. Le chien dressa les oreilles. Je sifflai encore et il accourut.

— Vous êtes fou, grommela Leo, qu'est-ce qui vous dit que ce chien n'a pas la rage ? À vous de jouer.

— Rien, répondis-je en avançant ma tour distraitement.

Horowitz mangea ma reine pour me punir de mon insolence.

Le chien arriva à hauteur de la terrasse. Je m'accroupis auprès de lui. C'était un assez grand mâle, au poil foncé, avec un loup noir sur les yeux et de longues moustaches de phoque. Il colla sa tête contre moi, je le caressai. Il avait l'air très doux. Je sentis immédiatement qu'un lien se créait entre lui et moi, comme un coup de foudre, et ceux qui connaissent les chiens savent de quoi je parle. Il n'avait pas de collier, rien qui puisse l'identifier.

— Avez-vous déjà vu ce chien ? demandai-je à Leo.

— Jamais.

Le chien, après avoir inspecté la terrasse, repartit sans que je puisse le retenir et disparut entre des palmiers et des buissons.

— Il a l'air de savoir où il va, me dit Horowitz. Certainement le chien d'un des voisins.

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