Il faisait très lourd ce soir-là. Quand Leo repartit, on devinait, malgré l'obscurité, un ciel menaçant. Un violent orage ne tarda pas à éclater, projetant des éclairs impressionnants derrière le lac, avant que les nuages se déchirent et déversent une pluie torrentielle. Aux environs de minuit, alors que j'étais en train de lire dans le salon, j'entendis des jappements venant de la terrasse. J'allai voir ce qui se passait, et par la porte-fenêtre je vis le chien, le poil trempé et l'air misérable. Je lui ouvris et il se glissa aussitôt à l'intérieur de la maison. Il me regarda avec un air plein de supplication.

— C'est bon, tu peux rester, lui dis-je.

Je lui donnai à boire et à manger dans deux gamelles que j'improvisai avec des casseroles, je m'assis à côté de lui pour le sécher avec un linge de bain et nous contemplâmes la pluie qui ruisselait contre les vitres.

Il passa la nuit chez moi. À mon réveil, le lendemain, je le trouvai paisiblement endormi sur le carrelage de la cuisine. Je lui fabriquai une laisse avec de la ficelle, ce qui n'était qu'une précaution car il me suivait gentiment, et nous partîmes à la recherche de son maître.

Leo buvait son café sous le porche de sa maison, son Cahier n° 1 ouvert devant lui à une page désespérément blanche.

— Qu'est-ce que vous fabriquez avec ce chien, Marcus ? me demanda-t-il quand il me vit en train de faire monter le chien dans le coffre de ma voiture.

— Il était sur ma terrasse cette nuit. Avec cet orage, je l'ai fait rentrer chez moi. Je pense qu'il est perdu.

— Et où allez-vous ?

— Je vais mettre une annonce au supermarché.

— En fait, vous ne travaillez jamais.

— Là, je travaille.

— Eh bien, n'en faites pas trop, mon vieux.

— Promis.

Après avoir mis une annonce dans les deux supermarchés les plus proches, j'allai me promener un moment avec le chien dans la rue principale de Boca Raton avec l'espoir que quelqu'un le reconnaîtrait. En vain. Je finis par aller au poste de police où l'on m'orienta vers un cabinet vétérinaire. Les chiens étaient parfois équipés d'une puce d'identification qui permettait de retrouver leur propriétaire. Ce n'était pas le cas de celui-ci et le vétérinaire fut incapable de m'aider. Il me proposa d'envoyer le chien à la fourrière, ce que je refusai, et je rentrai chez moi accompagné de mon nouveau compagnon qui était, je dois dire, malgré sa taille imposante, particulièrement doux et docile.

Leo guettait mon retour depuis le porche de sa maison. Lorsqu'il me vit arriver, il se précipita vers moi, en brandissant des pages qu'il venait d'imprimer. Il avait récemment découvert la magie du moteur de recherche de Google et tapait à tout-va les questions qui lui trottaient dans la tête. Pour un universitaire comme lui, qui avait passé une bonne partie de sa vie dans les bibliothèques à chercher des références, la magie des algorithmes avait un effet particulier.

— J'ai fait ma petite enquête, me dit-il comme s'il venait de résoudre l'Affaire Kennedy, en me tendant les dizaines de pages qui allaient prochainement me valoir de l'aider à changer la cartouche d'encre de son imprimante.

— Et qu'avez-vous découvert, professeur Horowitz ?

— Les chiens retrouvent toujours leur foyer. Certains parcourent des milliers de miles pour retourner chez eux.

— Qu'est-ce que vous me conseillez ? Leo prit un air de vieux sage :

— Suivez le chien au lieu de l'obliger à vous suivre. Il sait où il va, vous pas.

Mon voisin n'avait pas tort. Je décidai de détacher la laisse en corde du chien et de le laisser vagabonder. Il partit en trottant, d'abord près du lac, puis à travers un chemin pédestre. Nous traversâmes un terrain de golf et arrivâmes à un autre quartier résidentiel que je ne connaissais pas, bordé par un bras de mer. Le chien suivit la route, tourna deux fois à droite et finalement s'arrêta devant un portail derrière lequel je vis une maison magnifique. Il s'assit et jappa. Je sonnai à l'interphone. Une voix de femme me répondit et j'indiquai que j'avais trouvé son chien. Le portail s'ouvrit et le chien fila jusqu'à la maison, visiblement heureux d'être de retour chez lui.

Je le suivis. Une femme apparut sur le perron de la maison et le chien se précipita aussitôt sur elle dans un élan de joie. J'entendis la femme l'appeler par son nom. « Duke ». Les deux se firent toutes sortes de papouilles et j'avançai encore. Puis elle leva la tête et je restai stupéfait.

— Alexandra ? finis-je par articuler.

— Marcus ?

Elle était aussi incrédule que moi.

Huit ans après le Drame qui nous avait séparés, je la retrouvais. Elle ouvrit de grands yeux et répéta, s'écriant soudain :

« Marcus, c'est toi ? »

Je restai immobile, sonné.

Elle courut jusqu'à moi.

« Marcus ! »

Dans un élan de tendresse naturelle, elle attrapa mon visage entre ses mains. Comme si, elle non plus, n'y croyait pas et voulait s'assurer que tout ceci était bien réel. Je n'arrivais pas à prononcer le moindre mot.

« Marcus, dit-elle, je ne peux pas croire que ce soit toi. »

*
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