— Je sais. Tout notre héritage culturel vient soit de Grèce soit d'Italie.
— Il parle norvégien, au moins ?
— Oh ! comme un livre.
— Tu sais ce que je pense, Sophie? Je trouve que tu devrais inviter un jour ton fameux Alberto à la maison. Je n'ai encore jamais rencontré de vrai philosophe, moi.
— On verra.
— On pourrait peut-être l'inviter à ta grande fête? C'est amusant quand il y a plusieurs générations. Et j'aurai peut- être le droit d'y assister, moi aussi. Je pourrai au moins faire le service. Qu'est-ce que tu en dis?
— S'il a envie de venir, pourquoi pas? C'est en tout cas plus intéressant de discuter avec lui qu'avec les garçons de la classe. Mais...
— Mais quoi ?
— Tout le monde va croire qu'Alberto est ton nouveau petit ami !
— Tu n'auras qu'à leur dire ce qu'il en est.
— Bon, on verra.
— D'accord, on verra. Ecoute, Sophie, c'est
n'a pas toujours été facile entre ton père et moi. Mais je ne l'ai jamais trompé...
— Laisse-moi dormir maintenant. J'ai terriblement mal au ventre.
— Tu veux un cachet?
— Je veux bien.
Quand sa mère revint avec le comprimé et le verre d'eau, Sophie s'était déjà endormie.
Le 31 mai était un jeudi. Sophie supporta stoïquement les dernières heures de cours. Depuis le début du cours de philo sophie, elle avait progressé dans certaines matières. Avant elle oscillait d'habitude entre « bien » et « très bien », mais au cours de ce dernier mois, elle avait obtenu « très bien » pour un devoir en sciences sociales et pour une dissertation à la maison. Par contre, en mathématiques, ses résultats restaient médiocres.
En dernière heure de cours, il y avait de nouveau un devoir sur table. Sophie avait choisi de traiter le thème « L'homme et la technique ». Elle avait écrit tout ce qu'elle savait sur la Renaissance et l'avènement de la science, sur la nouvelle conception de la nature, sur Francis Bacon qui avait déclaré que le savoir était le pouvoir et sur la nouvelle méthode scientifique. Elle avait bien précisé que la méthode empirique précédait les inventions techniques. Puis elle avait écrit ce qui lui passait par la tête à propos des aspects néga tifs de la technique. Toute action de l'homme peut être utili sée à des fins bonnes ou mauvaises, avait-elle conclu. Le bien et le mal sont comme un fil noir et un fil blanc si inti mement tissés ensemble qu'il est souvent impossible de les séparer.
Quand le professeur rendit les devoirs, il décocha à Sophie un drôle de regard avec un air de sous-entendu.
Elle lut « Excellent » accompagné du commentaire : « Mais d'où sortez-vous tout cela? »
Sophie prit un feutre et écrivit en majuscules dans son cahier : « J'étudie la philosophie. »
Au moment de refermer son cahier, quelque chose tomba d'entre les pages : c'était une carte postale du Liban.
Sophie avait juste eu le temps de finir de lire la carte quand la sonnerie marquant la fin des cours retentit. Sa tête bour donnait de mille questions.