— Qu'est-ce que tu viens de dire? cria Sophie en sautant de sa chaise. Tu as dit « ma chère Hilde » !
— Je me suis trompé, c'est tout.
— On ne se trompe pas par hasard.
— Tu as sans doute raison. Peut-être que le père de Hilde est parvenu à parler à travers nous. Je crois qu'il profite de la situation quand il nous sent fatigués et moins armés pour nous défendre.
— Tu as dit que tu n'étais pas le père de Hilde. Peux-tu me jurer que c'est vrai?
Alberto fit un signe de la tête.
— Mais Hilde, c'est moi?
— Je suis fatigué à présent, Sophie. Tu dois comprendre ça. Cela fait plus de deux heures que nous sommes ensemble etj'ai parlé presque tout le temps. Tu ne devais pas rentrer à temps pour le repas ?
Sophie avait l'impression qu'il cherchait à la mettre dehors. Tout en se dirigeant vers la porte d'entrée, elle se demanda encore une fois pourquoi il s'était trompé de pré nom. Alberto la raccompagna à la porte.
Sous une petite penderie où étaient suspendus toutes sortes de vêtements bizarres qui faisaient penser à des costumes de théâtre, Hermès sommeillait. Alberto désigna de la tête le chien en disant :
— Il viendra te chercher.
— Merci pour le cours d'aujourd'hui, dit Sophie.
Elle fit un petit saut et embrassa Alberto.
— Tu es le prof de philo le plus intelligent et le plus gentil que j'aie jamais eu, ajouta-t-elle.
Puis elle ouvrit la porte d'entrée. Avant que la porte ne se referme, elle entendit Alberto lui dire :
— On se reverra sous peu, Hilde.
Là-dessus, elle se retrouva livrée à elle-même.
Il s'était encore trompé de prénom, oh ! le lâche ! Sophie eut furieusement envie de remonter frapper à la porte, mais quelque chose la retint.
Une fois dans la rue, elle se rendit compte qu'elle n'avait pas d'argent sur elle. Elle allait être obligée de faire tout le chemin du retour à pied. Oh ! zut ! Sa mère lui ferait une de ces scènes si elle n'était pas rentrée à six heures...
Elle avait à peine fait quelques mètres que ses yeux tombè rent sur une pièce de dix couronnes sur le trottoir. C'était exactement ce que coûtait un billet de bus.
Sophie trouva le prochain arrêt et attendit un bus qui allait en direction de la Grande Place. De là, elle prendrait un autre bus qui la ramènerait tout près de chez elle.
Tandis qu'elle attendait le second bus sur la Grande Place, elle se dit qu'elle avait vraiment eu de la chance de tomber sur une pièce de dix couronnes au moment où elle en avait besoin.
Et si c'était le père de Hilde qui l'avait déposée là exprès ? Quand il s'agissait de laisser traîner des objets aux endroits les plus invraisemblables...
Mais comment s'y prenait-il, s'il était au Liban?
Et pourquoi Alberto s'était-il trompé de prénom? Pas seu lement une fois, mais à deux reprises...
Sophie en eut froid dans le dos.
Le baroque
Sophie resta quelques jours sans nouvelles d'Alberto, mais elle jetait plusieurs fois par jour un coup d'oeil dans le jardin pour vérifier si elle n'apercevait pas Hermès. Elle avait raconté à sa mère que le chien était rentré de lui-même et qu'elle avait été invitée à prendre quelque chose par son pro priétaire, un professeur de physique. Il lui avait parlé du sys tème solaire et de l'avènement d'une nouvelle science au xvie siècle.
Elle en dit davantage à Jorunn. Elle lui parla de la visite chez Alberto, de la carte postale dans la cage d'escalier et de la pièce de dix couronnes qu'elle avait trouvée sur le chemin du retour. Mais elle ne souffla mot ni de son rêve avec Hilde ni de la croix en or.
Le mardi 29 mai, Sophie était dans la cuisine en train d'essuyer la vaisselle pendant que sa mère regardait les infor mations à la télévision dans le salon. Juste après la bande- annonce, elle entendit de la cuisine qu'un major norvégien des forces armées de l'ONU venait d'être mortellement blessé par une grenade.
Sophie jeta immédiatement le torchon en lin sur la table et se précipita dans le salon. Elle eut juste le temps d'apercevoir une image d'un soldat de l'ONU, puis on passa à d'autres informations.
— Oh non ! s'écria-t-elle.
Sa mère se retourna.
— Oui, c'est terrible, la guerre...
Sur quoi Sophie éclata en sanglots.
— Mais voyons, Sophie. Il ne faut pas te mettre dans un état pareil !
— Est-ce qu'ils ont dit son nom?
— Oui... mais comment veux-tu que je m'en souvienne? Je crois qu'il était de Grimstad.
— Mais Grimstad et Lillesand, qui est tout à côté, est-ce que cela ne revient pas au même ?
— Enfin, ne dis pas n'importe quoi !
— Même si on vient de Grimstad, on peut aller à l'école à Lillesand...
Elle ne pleurait plus à présent. Ce fut au tour de sa mère de réagir. Elle se leva de sa chaise et éteignit le poste.
— Qu'est-ce que tu es en train de me raconter, Sophie?
— Ce n'est rien...
— Si, je le vois bien ! Tu as un amoureux et je commence à croire qu'il est beaucoup plus âgé que toi. Maintenant réponds-moi : est-ce que tu connais un homme qui se trouve au Liban ?
— Non, c'est pas tout à fait ça...