— Selon Hume, l'« ange » est une « association d'idées ». Deux expériences différentes dans la réalité se trouvent arbi trairement réunies par l'imagination de l'homme. En d'autres termes, c'est une représentation fausse comme tant d'autres dont il faut se débarrasser au plus vite. Car, comme dit Hume : « Si nous prenons en main n'importe quel livre sur la conception de Dieu ou la métaphysique, nous devrions nous poser la question : contient-il le moindre raisonnement abs trait concernant la grandeur ou le nombre? Non. Contient-il le moindre raisonnement fondé sur l'expérience concernant les faits et l'existence? Non. Alors jetons-le aux flammes, car il ne peut contenir que des élucubrations de sophistes et des rêveries avortées. »

— On peut difficilement être plus direct.

— Hume voulait revenir à la façon dont un enfant perçoit le monde, c'est-à-dire avant que les pensées et les réflexions n'aient envahi son cerveau. C'est bien toi qui trouvais que les philosophes se cantonnaient dans leur petit monde au lieu de s'ouvrir au monde réel?

— Oui, quelque chose de ce genre.

— Hume aurait pu dire exactement la même chose. Il com mence par distinguer deux types de représentations chez l'homme : les impressions et les idées. Les « impressions » sont les perceptions vives et immédiates du monde extérieur tandis que les « idées » sont les souvenirs attachés à ces impressions.

— Des exemples, s'il te plaît !

— Si tu te brûles à un poêle trop chaud, tu ressens une « impression » immédiate. Par la suite, tu vas y repenser et c'est ce que Hume appelle une « idée ». Avec cette différence que l'impression est beaucoup plus forte que le souvenir après coup. Autrement dit, l'impression des sens est originale alors que le souvenir n'est qu'une pâle copie, car l'impression est la cause directe de l'idée qui va se nicher dans la conscience.

— Jusque-là je te suis.

— Plus loin Hume explique qu'une impression ou une idée peut être soit simple soit associative. Tu te souviens que nous avons parlé d'une pomme à propos de Locke en disant que cette pomme était justement une « association d'impres sions ». Nous pouvons aussi affirmer que la pomme est une « idée associative ».

— Pardon si je t'interromps, mais est-ce vraiment si important que cela?

— Et comment ! Cela peut te paraître vain, mais tu ne dois jamais hésiter à t'interroger. Hume aurait sûrement reconnu que Descartes avait raison de vouloir vérifier l'état des fon dations avant de développer le moindre raisonnement.

— Je capitule.

— Ce que Hume veut dire, c'est que nous pouvons asso cier des idées sans qu'elles correspondent à quelque chose de réel. Ainsi, il finit par exister des idées fausses qui ne corres pondent à rien dans la nature. Nous avons déjà évoqué les anges. Ou encore précédemment les « crocophants ». Un autre exemple est Pégase, le cheval ailé. Dans tous ces cas, la conscience s'est amusée à bricoler des images pour leur don ner une apparence d'impression « vraie ». La conscience, elle, n'a rien inventé, elle est juste le théâtre où les représen tations s'appellent, s'évoquent ou s'entraînent les unes les autres, sans nulle intervention de la volonté.

— Je commence à comprendre pourquoi c'est si important, en effet.

— Hume s'attaque donc à toutes les représentations pour les décomposer en impressions simples et voir si elles corres pondent à quelque chose de réel. Ainsi, beaucoup de gens à l'époque de Hume avaient des idées bien précises concernant le « ciel » ou la « Nouvelle Jérusalem ». Descartes, tu t'en souviens, affirmait qu'une idée « claire et distincte » corres pondait obligatoirement à quelque chose de réel.

— Je t'ai déjà dit que je ne suis pas spécialement tête en l'air.

— Il va de soi que le ciel est une association de toutes sortes d'idées. Citons simplement quelques éléments : Dans le ciel, il y a une « porte de perles », des « rues pleines d'or », des « foules d'anges », etc. Mais nous n'avons pas encore tout décomposé en facteurs simples. Car une « porte de perles » ou des « rues pleines d'or » ou des « anges » sont aussi des associations d'idées. Il faut distinguer les représentations élé mentaires de « perle », de « porte », de « rue », d'« or », de « créature vêtue de blanc » et d'« ailes » avant de voir si elles correspondent à une « impression simple » que nous avons eue.

— Mais c'est bien le cas. Le problème, c'est que nous avons forgé à partir de ces impressions simples des réalités imaginaires.

— Voilà, tu as trouvé le mot juste. Nous appliquons en fait le même schéma que dans un rêve. Tout le matériau de base pour les rêves s'est présenté un jour à nous sous forme d'« impressions simples ». Quelqu'un qui n'auraitjamais vu d'or ne pourrait pas non plus s'imaginer une rue remplie d'or.

— C'est pas bête, ça. Mais alors Descartes et sa représen tation claire et distincte de Dieu, qu'est-ce qu'il en fait?

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