— Locke prend soin de souligner que nos sens nous per mettent seulement d'accéder à des impressions simples. Quand je mange une pomme par exemple, je ne vois pas la pomme comme un tout, mais j'ai une série d'impressions jux taposées les unes aux autres : je perçois quelque chose de vert qui dégage une impression de fraîcheur et dont la saveur est un peu acide. Ce n'est qu'après avoir mangé une pomme plusieurs fois que je pourrai formuler clairement la pensée : je mange une « pomme ». Locke dit que nous avons obtenu une « vision synthétique » de la pomme.

— Nous pouvons du moins être sûr que ce que nous voyons, entendons, sentons et goûtons est tel que nous l'avons perçu.

— Oui et non. Le monde est-il vraiment tel que nous le percevons? C'était la deuxième question de Locke et rien n'est moins sûr, Sophie. Ne soyons pas trop pressés. C'est le premier devoir d'un philosophe.

— Je sens que je vais devenir aussi muette qu'une carpe.

— Locke distingue dans le domaine des sens les qualités « primaires » des qualités « secondaires » et se réfère aux phi losophes qui l'ont précédé, tel Descartes.

— Comment ça?

— Les qualités primaires des sens recouvrent le volume, le poids, la forme, le mouvement et le nombre des choses. Nous pouvons affirmer que nos sens nous renseignent utilement sur ces qualités. Mais nous disons aussi que quelque chose est sucré ou acide, vert ou rouge, chaud ou froid : c'est ce que Locke appelle les qualités secondaires des sens. Et ces impressions telles que la couleur, l'odeur, le goût ou le son, ne sont pas des qualités immanentes aux choses. Elles ne reflètent que l'effet produit sur nos sens.

— Le goût, ça ne se discute pas.

— Justement. Les qualités primaires comme la grandeur ou le poids sont irréfutables car elles sont constitutives des choses elles-mêmes, alors que les qualités secondaires comme la couleur ou le goût varient d'un animal à l'autre et d'un homme à l'autre selon l'appareil sensoriel de chacun.

— Quand Jorunn mange une orange, c'est pour elle comme quand les autres mangent un citron : elle ne prend en général qu'un quartier à la fois et trouve que c'est acide. Et moi, je trouve cette même orange juteuse et sucrée.

— Et aucune de vous deux n'a raison ou tort. Vous ne faites que décrire l'effet produit par l'orange sur vos sens. Il en va de même pour la couleur. Supposons que tu n'aimes pas une certaine nuance de rouge. Si Jorunn porte précisément une robe de ce rouge-là, mieux vaut garder tes goûts pour toi. Vous ne voyez pas cette couleur de la même manière, ce qui ne veut pas dire que la robe esfjolie ou laide.

— Mais tout le monde est d'accord pour admettre qu'une orange est ronde.

— Oui, si tu as une orange à la main, il est impossible de «juger » qu'elle a une forme cubique. Tu peux la «juger » plus ou moins sucrée ou acide, mais tu ne peux pas «juger » qu'elle pèse huit kilos si elle ne pèse que deux cents grammes. Tu peux peut-être « croire » qu'elle pèse plusieurs kilos, mais dans ce cas tu te fourvoies complètement. Si dif férentes personnes doivent deviner le poids d'un objet, il y en aura toujours une qui trouvera le poids le plus approximatif et aura donc plus raison que les autres. De même, pour deviner un nombre ou déterminer s'il y a un mouvement ou pas. Soit la voiture roule, soit elle est à l'arrêt.

— Je comprends.

— Concernant la réalité dans l'espace (l'étendue), Locke rejoint par conséquent Descartes en reconnaissant qu'il existe certaines qualités que la raison de l'homme peut appréhender.

— On voit mal comment ne pas être d'accord sur ce point.

— Et, sur un autre plan, Locke ouvre la voie à un savoir intuitif ou « démonstratif ». Certaines règles morales fonda mentales valent selon lui pour tous. Il se fit le chantre de ce qu'on a appelé le droit naturel, ce qui est un trait du rationa lisme. De même, Locke affirme que la raison humaine porte en elle l'idée de Dieu.

— Il n'a peut-être pas tort.

— Sur quel point?

— Lorsqu'il affirme qu'il existe un Dieu.

— On peut bien sûr tout imaginer. Mais ce n'est pas pour lui une question de foi, mais de raison inhérente à l'homme. Cette conception de Dieu qui est caractéristique du rationa lisme implique aussi la liberté de pensée et la tolérance. Il s'intéressait également à l'égalité entre les sexes. Il pensait en effet que la position subordonnée de la femme par rapport à l'homme n'était pas une donnée de la nature, mais bien le fait des êtres humains. Ce qui revenait à dire qu'on pouvait aussi changer cet état de choses.

— C'est aussi tout à fait mon avis.

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