— Hume répond que nous voyons en Dieu un être infini ment « intelligent et bon », ce qui est une association d'idées avec d'un côté quelque chose d'intelligent et de l'autre quelque chose de bon. Si nous n'avions su ce qu'était l'intel ligence ou la bonté, nous n'aurions pu forger un tel concept de Dieu. Nous considérons aussi qu'il est un « Père sévère mais juste ». Là encore, trois idées : « père », « sévère » et «juste ». A la suite de Hume, beaucoup de penseurs ont vu dans la religion une critique adressée à notre propre père quand nous étions enfants. L'image du père a finalement conduit à l'image d'un « Père au Ciel ».
— C'est peut-être vrai. Mais je ne vois pas pourquoi Dieu serait nécessairement un être de sexe masculin. Maman disait parfois, histoire de rétablir un peu l'équilibre : « Notre Mère qui êtes aux Cieux... »
— La modernité de Hume se vérifie tous les jours, car nous utilisons la plupart du temps des concepts associatifs sans nous interroger une seconde sur leur valeur. Qu'en est-il du « moi » par exemple, c'est-à-dire du noyau de la personna lité? C'est pourtant sur cette représentation que Descartes avait fondé toute sa philosophie.
— J'espère que Hume n'essaye pas de nier que je suis moi. Parce que dans ce cas, il peut délirer longtemps.
— Ecoute, Sophie, s'il y a une chose que tu dois retenir de ton cours de philosophie, c'est bien de ne pas tirer de conclu sions hâtives.
— Continue.
— Applique la méthode de Hume sur ce que tu conçois comme ton « moi ».
— Bon, je dois d'abord me demander si c'est une repré sentation simple ou associative.
— Et tu en déduis...
—... que je me perçois plutôt comme un ensemble assez complexe : mon humeur est très changeante etj'ai du mal à prendre des décisions. Je suis aussi capable d'aimer et de détester la même personne.
— La représentation de ton moi est donc une association d'idées.
— Parfaitement. Puis je dois me demander si je possède une impression de mon propre moi qui corresponde à ça. Je dois bien en avoir une. Je l'ai en permanence, non?
— Pourquoi sembles-tu hésiter sur ce point?
— C'est parce que je change tout le temps. Je ne suis pas la même aujourd'hui qu'il y a quatre ans. Mon humeur mais aussi l'image quej'ai de moi-même se modifient d'un instant à l'autre. Il arrive que je me perçoive comme un « être radi calement neuf ».
— Le sentiment d'avoir un noyau de personnalité irréduc tible et immuable est donc illusoire. La représentation du moi est en fait une longue chaîne d'impressions isolées que tu n'as pas vécues simultanément, « une collection de divers contenus de conscience qui se succèdent à toute vitesse et qui changent et bougent constamment », dit Hume. Nous n'avons donc pas de personnalité de base où viendraient s'inscrire et s'enchaîner par la suite toutes les émotions et les concepts. C'est comme un film à l'écran : les images défilent si vite que nous ne voyons pas que le film est en fait constitué d'une infi nité d'images isolées. En réalité, un film n'est qu'une somme d'instants.
— Je crois que j'abandonne.
— Tu veux dire que tu abandonnes la représentation falla cieuse de ton moi que tu croyais immuable ?
— Je suis bien obligée.
— Avoue que tu n'étais pas partie pour, au début ! Pourtant quelqu'un d'autre que Hume, deux mille cinq cents ans plus tôt, avait analysé la conscience de l'homme et détruit le mythe d'un moi irréductible.
— C'était qui?
—
— C'est vraiment très proche de Hume en effet.
— Dans le même ordre d'idées, les rationalistes avaient également affirmé l'immortalité de l'âme.
— Mais ça aussi c'est une idée fausse, non?
— Oui, aussi bien pour Hume que pour Bouddha. Sais-tu ce que dit Bouddha à ses disciples avant de mourir?
— Comment le saurais-je ?
— « Toutes les choses créées sont condamnées à dispa raître, aussi travaillons à notre salut », dit-il. Hume aurait pu dire la même chose. Et, qui sait, même Démocrite. Nous savons en tout cas que Hume refusa d'essayer de démontrer l'immortalité de l'âme ou l'existence de Dieu. Non qu'il en exclût la possibilité, mais croire qu'on pouvait fonder la foi religieuse par la raison humaine relevait selon lui de l'hérésie rationaliste. Hume n'était pas chrétien, mais il n'était pas non plus athée. Il était ce que nous appelons un
— Ce qui signifie ?