C'est moi qui suis venue au chalet tôt dimanche matin. Je voulais tellement vous rencontrer pour dis cuter plus précisément de quelques points de vue phi losophiques. Je suis pour l'instant une fan de Platon, mais je ne suis pas si sûre qu 'il ait raison de croire que les idées ou les modèles d'images existent dans une autre réalité. Ils existent bien sûr dans notre âme, mais cela est, à mon humble et provisoire avis, une tout autre histoire. Je dois aussi vous avouer ne pas encore être tout à fait convaincue que notre âme soit immor telle. Personnellement, je n 'ai en tout cas aucun souve nir de mes vies antérieures. Si vous pouviez me convaincre que l'âme de ma grand-mère défunte est heureuse dans le monde des idées, je vous en serais très reconnaissante.
A vrai dire, ce n 'est pas pour parler de philosophie quej'ai commencé à écrire cette lettre queje vais glis ser dans une enveloppe rose avec un sucre dedans. Je voulaisjuste vous prier de me pardonner d'avoir été désobéissante. J'ai essayé de tirer toute la barque sur la rive, mais je n 'étais pas assez forte. D'ailleurs il est possible que ce soit une vague plus grosse qui l'ait entraînée à nouveau vers le lac.
J'espère que vous avez réussi à regagner à pied sec la maison. Sinon sachez, si cela peut vous conso ler, que pour ma part je suis rentrée trempée et aurai probablement un bon rhume. Mais je l'aurai bien mérité.
Je n 'ai touché à rien dans le chalet, mais j'ai malen contreusement cédé à la tentation de prendre l'enveloppe
avec mon nom écrit dessus. Non que j'aie eu l'intention de voler quoi que ce soit, mais comme mon nom était inscrit sur l'enveloppe, j'ai eu quelques secondes l'illu sion que l'enveloppe m'appartenait. Je vous prie ins tamment de me pardonner et vous promets de ne pas vous décevoir une autrefois.
P.-S. : Je vais tout de suite réfléchir aux questions posées sur la feuille.
P.-P.-S. : Le miroir en laiton au-dessus de la com mode blanche est-il un miroir tout à fait normal ou est- ce un miroir magique ? Je demande cela parce que je n 'ai pas l'habitude de voir mon propre reflet cligner des deux yeux à la fois.
Votre élève sincèrement intéressée,
Sophie.
Sophie relut la lettre deux fois avant de la glisser dans l'enveloppe. Elle lui paraissait en tout cas moins solennelle que la précédente lettre qu'elle avait écrite. Avant de des cendre à la cuisine chiper un morceau de sucre, elle ressortit la feuille avec les exercices intellectuels de la journée.
Qu'est-ce qui vient d'abord : la poule ou l'idée de la poule ? La question semblait au premier abord aussi ardue que le vieux problème de la poule et de l'œuf. Sans œuf, il n'y avait pas de poule, mais sans poule il n'y avait pas d'œuf non plus. Etait-ce aussi embrouillé pour trouver si c'était la poule ou l'idée de la poule qui venait d'abord au monde? Sophie comprenait ce qu'avait voulu dire Platon : l'idée de la poule existait dans le monde des idées bien avant qu'on ne trouve la moindre poule dans le monde des sens. Selon Platon, l'âme avait « vu » l'idée de la poule avant qu'elle ne s'incarne dans un corps. Mais n'était-ce pas précisément sur ce point qu'elle n'était plus d'accord avec Platon? Comment un être humain qui n'auraitjamais vu de vraie poule ni aucune image de poule pourrait-il se faire une
« idée » de ce qu'est une poule? Cela l'amena à considérer la question suivante :