Cette fois, Anaïs encaissait. Pas de crise de rage à l’horizon. Seulement une profonde lassitude. Janusz leur avait échappé une nouvelle fois. Point barre.
— Qu’est-ce qu’il va foutre à ton avis ? finit par demander Crosnier.
— Il faut que je parle à Fer-Blanc.
— Ne dis pas de conneries.
Elle but son café sans relever. Après la séance du matin, le moribond avait sombré dans le coma — il était maintenant à l’article de la mort au CHU de Nice. Les Pénitents d’Arbour avaient porté plainte contre les forces de police, les accusant d’avoir achevé leur patient par une action violente mal maîtrisée.
Le goût amer du café rencontra une partie de son corps en adéquation avec cette rancœur. Âpre, grillée, conquérante. Elle était une terre brûlée. Une terre en friche. Il n’y avait plus qu’à reconstruire. Pour l’instant, elle se repassait mentalement la bande des galères qui avaient tout fait rater. D’abord, un accident sur l’A8 les avait retardés sur la route de Nice. Ils étaient arrivés aux environs de 9 heures. Le temps de rejoindre l’avenue de la République et de retrouver les autres groupes, ils avaient été doublés par une escouade qui l’avait joué Starsky et Hutch, gyrophares et armes au poing.
Tout ce qu’il fallait éviter.
Plus tard, les problèmes avaient convergé sur elle. Pascale Andreu, la juge de Marseille, l’avait appelée. Philippe Le Gall, le magistrat de Bordeaux, l’avait appelée. Deversat l’avait appelée. Les coups de fil pleuvaient comme des coups de poing et elle encaissait, acculée au fond des cordes. Sans compter les mecs de l’IGS qui l’attendaient à Bordeaux. Le tourniquet, en attendant le Conseil de discipline et les sanctions.
Pourtant, comme toujours, elle pensait Janusz. Respirait Janusz. Vivait Janusz.
— Toi, qu’est-ce que tu vas foutre ?
Anaïs remballa ses objets dérisoires sous scellés — un butin de petite fille au bord d’une plage. Même si elle avait voulu renoncer, elle n’aurait pas pu. Le fugitif était plus fort que son esprit. Il la dévorait, la submergeait. Elle sentait son ombre l’envahir, la saturer.
Elle froissa son gobelet en plastique et le balança dans la poubelle :
— Je rentre à Bordeaux.
72
— TU ÉTAIS PEINTRE.
— Quel genre de peintre ?
— Tu faisais des autoportraits.
— Ce n’est pas ma question. J’étais un professionnel ? Un amateur ? Je peignais… ici ?
— Ici, oui. À la villa Corto.
Le vieil homme eut un sourire d’orgueil :
— Jean-Pierre Corto, c’est mon nom. J’ai fondé ce lieu il y a plus de quarante ans.
— Un asile de fous ?
Nouveau sourire, nuancé d’indulgence.
— Tu peux l’appeler comme ça si tu veux. Je préfère les termes de lieu spécialisé.
— Je connais ces foutaises. Dans une autre vie, j’ai été psychiatre. Cette baraque est un HP.
— Pas tout à fait. Cette villa est
— En quoi ?
— En arthérapie. Mes pensionnaires sont des malades mentaux, c’est vrai, mais ils sont soignés exclusivement par l’art. Ils peignent, sculptent, dessinent toute la journée. De vrais artistes. Leur traitement chimique est réduit au minimum. (Il rit.) Parfois, j’ai même l’impression qu’on a inversé le processus. Ce sont eux qui soignent l’art par leur talent et non le contraire.
— Narcisse, c’est mon nom de famille ?
— Je ne sais pas. Tu signais tes toiles ainsi. Tu n’as jamais donné d’autre précision. Tu n’as jamais eu de documents d’identité.
— Je suis arrivé quand ?
— Début septembre 2009. Tu es d’abord passé par Saint-Loup, une clinique près de Nice.
— Comment j’ai atterri là-bas ?
Corto chaussa ses lunettes et alluma son ordinateur. Âgé de la soixantaine, c’était un petit homme à la silhouette sèche. Des cheveux blancs plantés dru, des lèvres épaisses qui semblaient bouder en permanence, des lunettes aux verres fumés. Sa voix était grave, grasse, d’une neutralité hypnotique.
Ils se trouvaient dans son bureau. Une sorte de datcha plantée au bas des jardins de l’institut. Parquets, murs, plafonds, tout était en pin. Une forte odeur de résine, chaude et réconfortante, planait sous les poutres. Une fenêtre s’ouvrait sur l’arrière-pays niçois. Pas un seul tableau des pensionnaires n’ornait les murs.
La prestation du carnaval s’était achevée sans problème. Avec ses camarades, il avait défilé, dansé, braillé jusqu’à revenir place Masséna où un fourgon les attendait. Il n’était pas dépaysé : le véhicule était un Jumpy. Ses nouveaux compagnons n’étaient pas loin des délirants de l’UHU, dans une version plus propre.
Ils avaient quitté Nice sous une pluie battante puis remonté dans les terres jusqu’à Carros. La villa se trouvait plus haut encore, à quelques kilomètres du village. De temps à autre, ils avaient croisé des véhicules de police sirènes hurlantes. Il souriait. On le cherchait. On n’était pas près de le trouver. Victor Janusz n’existait plus.