Soudain, Anaïs tourna les talons et abandonna le cortège. Elle remonta l’escalier, trébuchant plusieurs fois. Se frottant toujours les bras, elle courut à travers la salle des cuves. Sortir. Respirer. Hurler. Son reflet passait sur les parois bombées, difforme, horrible. Elle sentait monter les souvenirs. Le raz de marée d’atrocités qui allait exploser au fond de sa tête. Comme chaque fois.

Il fallait qu’elle atteigne la cour, la nuit, le ciel.

Le parvis du château était désert. Ralentissant le pas, elle dépassa les bâtiments des chais et s’orienta vers les vignobles. Tout était bleu. La terre et le ciel avaient pris des couleurs lunaires. Les graves ressemblaient à des allées de cendre, sur lesquelles se crispaient les pieds de vigne.

LE VIN…

LE PÈRE…

Ses lèvres crachaient de la vapeur, fusionnant avec la gaze argentée qui montait de la terre. Les coteaux ici descendaient vers l’estuaire de la Gironde. Elle suivit la pente. Elle sentait les cailloux rouler sous ses bottes. Les branches et les tuteurs lui griffer les jeans, comme s’ils lui voulaient du mal.

LE VIN…

LE PÈRE…

Elle s’enfonça encore parmi les plants et lâcha, enfin, la bride aux souvenirs. Jusqu’à la fin de son adolescence, elle n’avait eu qu’un seul homme dans sa vie. Son père. Ce qui était normal pour une gosse qui avait perdu sa mère à huit ans. Ce qui l’était moins, c’était que son père lui-même n’avait qu’une femme — sa fille. Ils formaient à eux deux un couple parfait, platonique, fusionnel.

Le père modèle. C’était lui qui lui faisait répéter ses devoirs. Lui qui allait la chercher au centre équestre. Lui qui l’emmenait à la plage de Soulac-sur-Mer. Lui qui lui parlait de sa mère chilienne, éteinte dans sa clinique comme une fleur étouffée dans une serre. Il était toujours là. Toujours présent. Toujours parfait…

Parfois, Anaïs éprouvait un malaise. Inexplicable. Des crises d’angoisse la submergeaient. Des vagues de terreur la saisissaient alors qu’elle se trouvait auprès de son père. Comme si son corps savait quelque chose qui échappait à sa conscience. Quoi ?

Elle eut la réponse le 22 mai 2002.

En première page de Sud-Ouest.

L’article s’intitulait : « Un tortionnaire dans nos cépages ». Curieusement, il avait été rédigé par un journaliste TV. L’homme venait de visionner un documentaire programmé sur Arte, portant sur le rôle des militaires français dans les dictatures sud-américaines des années 70. Parmi ces formateurs, il y avait eu aussi des activistes d’extrême droite, des anciens de l’OAS, des ex-barbouzes du SAC. D’autres Français avaient participé directement à la répression. Au Chili, un œnologue réputé avait joué un rôle prépondérant dans les activités des escadrons de la mort. L’homme ne s’était jamais caché. Jean-Claude Chatelet, originaire d’Aquitaine. Spécialiste du vin le jour. Spécialiste du sang la nuit.

Dès la parution de l’article, le téléphone de la maison n’avait plus arrêté de sonner. La nouvelle s’était répandue comme une flaque d’essence embrasée. À la fac, on murmurait sur son passage. Dans les rues, on la suivait du regard. Le documentaire était passé sur Arte. La vérité avait explosé. Le film montrait un portrait de son père, plus jeune, moins beau que celui qu’elle connaissait. « Un personnage clé dans la pratique de la torture à Santiago ». Des témoins évoquaient sa silhouette svelte, ses cheveux déjà argentés, ses yeux clairs — et sa fameuse claudication, reconnaissable entre toutes. Jean-Claude Chatelet avait toujours boité, reliquat d’un accident équestre dans son enfance.

Les torturés évoquaient sa voix douce — et ses pratiques terrifiantes. Décharges électriques, mutilations, énucléations, injections d’huile de camphre… « Le Boiteux » (« El Cojo »), c’était son surnom, était connu pour une spécialité : il éliminait les prisonniers inutiles en leur enfonçant un serpent vivant dans la gorge. D’autres témoins, des militaires, expliquaient comment Chatelet, jeune disciple du général Aussaresses, en poste en Argentine, avait beaucoup fait pour la formation des équipes…

Anaïs avait regardé l’émission chez une amie. Abasourdie. Elle avait perdu sa voix ce soir-là. Les jours suivants, les articles s’étaient multipliés dans la presse locale. Face aux attaques, son père s’était réfugié dans le silence et l’eau bénite — il avait toujours été catholique pratiquant. Anaïs, en état de choc, avait fait ses valises. Elle avait 21 ans et disposait d’un capital hérité de sa mère — des terres vendues au Chili dont les bénéfices placés lui revenaient exclusivement.

Elle s’était installée dans un deux-pièces de la rue Fondaudège, artère commerçante du centre-ville, et n’avait jamais revu son père. Elle ne cessait de penser aux paroles des témoins qui décrivaient le Boiteux. Ses mots. Ses gestes. Ses mains.

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