Enfin, il se releva, chancelant, la gorge écorchée. La puanteur du vomi tournait autour de lui comme un cyclone. Il reboucha son cubi, contempla son pull maculé et comprit qu’il ne devait pas s’arrêter en si bon chemin.
Il ouvrit sa braguette et se pissa dessus.
— Ça va pas, non ?
Freire rengaina précipitamment et leva les yeux. Une femme, penchée à la balustrade, cadrée par des draps qui séchaient, le fusillait du regard :
— Allez faire ça chez vous ! Gros dégueulasse !
Il prit la fuite, serrant son cubi comme s’il s’agissait d’un trésor. Quand il parvint à nouveau sur la Canebière, il n’était plus Mathias Freire mais un sans-abri en errance. Il se jura de ne plus penser, un seul instant, en tant que Mathias Freire, psychiatre, mais seulement en tant que Victor Janusz, clochard en fuite.
De Janusz, il remonterait jusqu’à son identité précédente.
Et ainsi de suite jusqu’à découvrir son noyau d’origine.
Sa personnalité initiale.
La plus petite poupée russe.
Il suivit les rails du tramway, séchant sa puanteur au soleil.
Le Vieux-Port était en vue.
D’instinct, il devinait que les clodos étaient là-bas.
Il était certain qu’un des gars connaîtrait Victor Janusz.
II
VICTOR JANUSZ
38
LE VIEUX-PORT, comme un gigantesque U, encadre la passe. Aux extrémités de ses digues, deux forts — il se souvenait des noms : fort Saint-Nicolas, fort Saint-Jean — montent la garde. En arrière, des bâtiments serrés forment un rempart. Ce jour-là, à l’intérieur de la rade, les mâts des bateaux évoquaient des épingles piquées dans la surface des eaux — laque sombre, figée, dont les plis absorbaient la lumière plus qu’ils ne la reflétaient. Au-dessus, le ciel saignait. Le jour avait crevé la nuit et provoquait une hémorragie éblouissante. C’était un paysage noir et rouge, violent, qui fit baisser les yeux à Janusz.
Il n’osait plus avancer. À cet instant, il repéra sur sa droite un groupe de clochards sous des arcades. Allongés, ils étaient alignés comme les victimes d’une catastrophe naturelle. Janusz s’approcha et les regarda mieux. Ils ressemblaient à des tas de chiffons, parfois planqués sous des cartons, parfois cernés par des sacs crasseux. Ils paraissaient avoir gelé dans la nuit. Pourtant, ils toussaient, buvaient, crachaient… Les cadavres bougeaient encore.
Janusz s’assit près de celui qui ouvrait la rangée. Il sentit le froid du bitume lui pénétrer les os, la puanteur du mec le cerner comme un étau. L’homme lui lança un regard éteint. Visiblement, il ne le reconnaissait pas.
Janusz posa son cubi près de lui. Une vague curiosité s’alluma dans les yeux de l’autre. Il s’attendait à ce qu’il lie connaissance pour téter du litron mais l’autre cracha :
— Casse-toi de là, c’est ma place.
— Le bitume est à tout le monde, non ?
— Tu vois pas que je bosse ?
Janusz ne comprit pas tout de suite. L’homme était pieds nus. Une jambe repliée sous lui, il exhibait un seul pied qui ne possédait plus que deux orteils. Avec ces deux survivants, il agrippait les bords d’une boîte de biscuits en fer qu’il raclait sur le sol au passage des badauds.
— Une p’tite pièce pour un alpiniste qu’a perdu ses orteils sur l’Everest… Z’avez pas une p’tite pièce ? grognait-il. C’est l’froid qu’a eu ma peau…
L’histoire était originale. De temps à autre, par miracle, un passant lui lançait de la petite monnaie. Janusz constata qu’il n’était pas le seul à « bosser ». Les autres faisaient tous la manche, se relevant tour à tour, marchant jusqu’aux colonnes des arcades, interpellant les passants qui cherchaient à les éviter. Mi-lèche-culs, mi-hostiles, ils prenaient une voix de courtisan ou au contraire un ton agressif. Ils servaient des « monsieur », des « s’il vous plaît », des « merci » d’une voix éraillée, doucereuse, alors que tout leur être suintait la haine et le mépris.
Janusz revint à son voisin. Une barbe énorme, grouillante de poux, un bonnet sans couleur. Entre les deux, des fragments de peau couperosés, durcis, gaufrés par le froid. Des veines violacées serpentaient à la surface comme des rivières coulant d’une même source — la picole. L’ensemble ne composait pas un visage. Plutôt un agglomérat d’os fracassés, de chairs bouffies, de croûtes et de cicatrices.
— Tu veux ma photo ?
Janusz tendit son cubitainer. Sans un mot, le gars attrapa la poignée, ouvrit le robinet avec les dents et s’envoya une longue, très longue rasade. Puis il partit d’un rire, rassasié. Il considéra son voisin avec plus d’attention. Il paraissait s’interroger, à travers la brûlure de l’alcool. Dangereux ? Pas dangereux ? Tox ? Fou ? Pédé ? Ex-taulard ?
Janusz ne bougeait pas. Ces quelques secondes étaient son examen de passage. Il était sale, pas rasé, hirsute, mais ne portait ni sac, ni maison portative comme les autres. Et ses mains et son visage étaient bien trop frais pour faire illusion.
— C’est quoi ton nom ?
— Victor.
Il attrapa le cubi et fit semblant d’en boire une rasade. Rien que l’odeur du pinard faillit le faire vomir à nouveau.
— Moi, c’est Bernard. Tu viens d’où ?