Le talus qui enfle, la neige qui glisse, la collision, brutale, étouffée — et le moteur qui cale. Puis le silence. Je n’avais plus de souffle, le volant dans les côtes. Sonné, je trouvai la clé de contact. Le moteur renâcla, puis démarra. En marche arrière, je m’extirpai de l’amas de neige et manœuvrai sur la chaussée.

Malgré le contretemps, mes poursuivants ne m’avaient pas rattrapé. Lueur d’optimisme, aussitôt trahie par une défaillance sous mon pied. L’accélérateur ne répondait plus. Coup d’œil au tableau de bord. L’aiguille de température d’eau avait franchi la zone rouge. Qu’est-ce que c’était que ce nouveau bordel ?

Regard derrière moi : les phares au xénon n’étaient plus qu’à un virage. J’enfonçai ma pédale avec rage. Rien, aucune puissance. Je frappai mon volant, hurlai. Au moment de la collision, la neige avait dû s’entasser sous ma calandre et obturer le réseau de ventilation. Ma bagnole était en surchauffe. Déjà, la fumée s’échappait du capot. Cette fois, tout était foutu.

À cet instant, un panneau : SIMPLON DORF. Sans réfléchir, j’éteignis mes phares et pris cette bretelle, juste au moment où la BMW jaillissait derrière moi. Les tueurs m’aperçurent trop tard, emportés sur la voie principale. Dans mon dos, j’entendis leur coup de frein. Même en roue libre, je venais de gagner quelques secondes.

Une clairière, encombrée de pelleteuses, de bulldozers, de matériaux de construction — d’un coup de coude, je pris cette direction, toujours sur mon élan.

Je vis, droit devant moi, un amas de planches enneigées. Je fermai les yeux et laissai filer. De nouveau, le choc. De nouveau, l’écho de la collision dans mon corps. D’une poussée d’épaule, j’ouvris ma portière, toussai puis me propulsai dehors.

Le froid du sol fut ma première sensation. Je me relevai sur un genou et me planquai derrière un tas de parpaings. Sursis. Je pris conscience de la nuit, du silence. Il ne neigeait plus : la température était largement passée sous zéro.

Des portières claquèrent.

Je risquai un regard. Personne. Fuir à travers les bois ? Rejoindre le village ? Combien de chances de réveiller quelqu’un avant d’être repéré ? La peur me rattrapa. Les tremblements commencèrent. Des cristaux blancs se formaient sur mes sourcils, mes cheveux. Je gelais sur place. À tâtons, dans mes poches, je trouvai une paire de gants en latex et les enfilai maladroitement.

Des souvenirs percèrent ma mémoire, à propos du gel et de son processus de mort. Des missionnaires du Grand Nord, des oblats, rencontrés au séminaire de Rome, m’en avaient souvent parlé. D’abord, on tremblait — et c’était bon signe : le corps réagissait, tentait de se réchauffer. Puis on devenait impuissant à lutter contre le froid. On perdait alors un degré toutes les trois minutes. Les tremblements cessaient. Le cœur ralentissait et n’irriguait plus la surface de la peau ni l’extrémité des membres. La mort blanche était là. Quand on avait perdu onze degrés, le cœur cessait de battre, mais le coma était déjà survenu.

Combien de temps devant moi ?

Nouveau coup d’œil. Cette fois, je les vis. Ils marchaient avec précaution, fusil en main. Ils portaient de longs manteaux de cuir noir. Un nuage cristallin s’échappait de leurs lèvres. L’un d’eux se cogna contre l’angle d’un bulldozer. Il parut ne pas réagir, anesthésié par le froid. Ils étaient en train de geler, eux aussi. Nous étions pris tous les trois dans le même piège. Prisonniers de la nuit et bientôt pétrifiés comme des statues.

Je devais bouger. Faire n’importe quoi pour me réchauffer. Je basculai mon buste d’avant en arrière et, répétant ce mouvement plusieurs fois, tombai les coudes dans la neige, en silence. Ramper jusqu’aux pins pour au moins m’abriter du vent. Des pas, tout proches. Je roulai sur moi-même, dos au sol, et tentai de saisir mon automatique. Je dus agripper la crosse à deux mains : mes doigts ne répondaient plus.

Soudain, le sillon grenat d’une visée. Je relevai la tête : le tueur était là, arme au poing. De la buée sortait de sa cagoule, formant une auréole bleutée.

Je fermai les yeux et fis ce que tout homme fait en de telles circonstances, chrétien ou non : je priai. J’appelai, de toutes mes forces, le Seigneur à mon aide.

Une voix s’éleva :

— Wer da ?

Je tournai la tête. J’aperçus, les larmes aux yeux, les torches électriques, les galons argentés. Une patrouille de douaniers suisses ! Je regardai à nouveau devant moi : le tueur avait disparu.

J’entendis une galopade étouffée. Des mots en allemand. Des bruits de moteur. La poursuite reprenait — mais cette fois avec les chasseurs dans le rôle des proies. Les douaniers n’avaient pas repéré ma voiture sous les planches.

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