11 heures pile. Je sortis de la voiture et franchis le seuil du New Boston, juste en face du palais, au coin de la rue Carlo Freguglia.

Chacun de mes pas sonnait comme un miracle.

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— Tu as l’air en pleine forme.

Giovanni Callacciura pratiquait l’humour à froid. C’était un grand gaillard de l’Italie du Nord, front haut et fine moustache posée sur une bouche boudeuse. Vêtu des pieds à la tête en Prada, il était plus mince que son visage rond ne le laissait supposer. Il portait ce jour-là un pantalon étroit en laine grise, un pull ras-du-cou en cachemire brun et une veste matelassée bleu marine. Il semblait tout juste dégringolé d’une vitrine du Corso Europa.

Je lui désignai la chaise en face de moi. Le substitut s’assit en commandant un café. Le New Boston était une « gelateria » typique : long comptoir en zinc, odeurs mêlées de café et de marmelade, paninis et croissants disposés dans de hauts saladiers chromés. Les sièges étaient prune et les nappes roses. Chaque table ronde ressemblait à une pastille géante pour la gorge.

— Parle-moi de ta folle nuit, dit-il en ôtant ses lunettes de soleil.

— Toi d’abord : tu sais si mes types ont été arrêtés ?

— Ils ont disparu.

— Disparu ? À quelques kilomètres de la frontière ?

— Tu t’es bien planqué au fond d’un sous-bois.

Je bus une gorgée de café. Pur extrait de terre brûlée. J’observai le pain au chocolat que j’avais commandé, sans pouvoir y toucher.

— On peut fumer ici ? demandai-je.

— Plus pour longtemps.

Callacciura saisit un cigarillo puis poussa vers moi le paquet de Davidoff. J’en attrapai un à mon tour. Les avertissements continuaient de ce côté-ci de la frontière : « FUMARE UCCIDE ». Le magistrat remarqua mes doigts bleuis par le froid :

— Tu veux voir un docteur ?

— Tout va bien.

— Qu’est-ce qui s’est passé cette nuit ?

Je lui résumai ma course-poursuite, en ajoutant des détails significatifs : les manières professionnelles de mes tueurs, leur fusil d’assaut… Rien à voir avec des détrousseurs des frontières. Sans me laisser le temps de reprendre mon souffle, Giovanni ordonna :

— Parle-moi de ton enquête. Celle qui t’amène ici.

Je racontai : le meurtre de Sylvie Simonis, l’infanticide, quatorze ans plus tôt, le lien mystérieux qui reliait les deux crimes. Je mentionnai aussi mon association avec Sarrazin-Longhini, gendarme vengeur qui ne me semblait fiable qu’à cinquante pour cent. J’omis de parler du point de départ du cauchemar : Luc Soubeyras et son suicide. Pour ne pas ajouter à la confusion générale.

Callacciura conserva le silence durant une bonne minute. Il ouvrait et fermait les branches de ses lunettes de soleil, cigarillo au bec. Enfin, il dit :

— Difficile de faire coïncider tout ça.

Je me massai la nuque, endolorie encore du choc de la collision :

— Surtout quand je me penche.

Il ne prit pas la peine de sourire. Plongeant la main dans son cartable, il posa sur la table une chemise rouge assez mince.

— C’est tout ce que j’ai. Milan, c’est loin de la Sicile. Quand tu m’as parlé de ton histoire, hier, je n’ai pas eu le déclic. En réalité, le meurtre a fait pas mal de bruit il y a deux ans. Au départ, on a cru qu’il s’agissait d’un de ces crimes sauvages dont la Sicile a le secret. Mais tout a changé quand on a découvert la personnalité de la meurtrière.

— C’est-à-dire ?

— Une longue histoire. Une histoire italienne. Je te laisse la découvrir. À Catane, tu n’auras aucun mal à retrouver tous les détails.

— Résume-moi les faits.

L’Italien acheva son café d’un geste bref :

— Agostina Gedda était une infirmière sans histoire, vivant à Paterno, dans la banlieue de Catane. Elle avait épousé un ami d’enfance, Salvatore, un installateur de câbles électriques. Rien à signaler. Puis, soudain, l’année dernière, elle le tue. De la pire des manières.

— Son mobile ?

— Elle n’a jamais voulu s’expliquer.

— Tu es sûr qu’on retrouve les mêmes éléments que dans mon affaire ?

— Certain. Les décompositions. Les insectes. Les morsures. La langue coupée. On m’a même parlé de lichen, sous la cage thoracique : ça te dit quelque chose ?

J’acquiesçai. Comment deux meurtres si semblables pouvaient-ils avoir été commis par deux êtres distincts ? Et bien d’autres détails ne collaient pas. Je repris :

— Un tel meurtre demande des connaissances spécifiques, des matériaux rares.

— Agostina était infirmière. Elle avait accès à des substances acides. Quant aux insectes, elle a prétendu qu’elle les collectait sur des charognes d’animaux, dans les décharges. Difficile à vérifier.

Je tendis les doigts vers le dossier. Callacciura plaqua sa main dessus :

— Je dois aussi t’avertir.

— Quoi ?

— Il y a au fond de cette affaire un élément… mystique.

J’aurais plutôt dit : maléfique. Il continua :

— Il n’y a pas que les flics sur ce coup. Le pouvoir religieux s’intéresse au cas Agostina.

— Quel pouvoir religieux ?

— Le seul, l’unique : le Vatican. C’est le Saint-Siège qui a défendu Agostina. Ils ont envoyé leurs avocats.

— Pourquoi ?

Le substitut eut un sourire voilé :

— Tu verras par toi-même.

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