Dans le hall de la pension, des équipes de reporters étaient déjà sur le pied de guerre. Des photographes vérifiaient leurs appareils. Des cameramen glissaient des batteries dans leurs poches, à la manière de munitions. Des journalistes se battaient, au téléphone, pour obtenir des laissez-passer.
Dehors, en revanche, tout était calme. Dans l’obscurité, les ornements des façades, des portails, des balcons surchargeaient les rues étroites. À ce décor encombré, s’ajoutaient les voitures stationnées, pare-chocs contre pare-chocs, escaladant les trottoirs, longeant les murs, assiégeant les panneaux d’interdiction de stationner.
Je repérai une trattoria aux vitres colorées. Un café noir «
Une demi-heure, pas moins, pour retrouver ma voiture dans le chaos des carrosseries et l’imbroglio des rues. Retrouver une Fiat Punto dont les plaques minéralogiques étaient couvertes de poussière volcanique dans une rue de Sicile tenait de la prouesse.
Enfin, sur le coup des huit heures et demie, je me mis en route.
Le jour s’était levé. Catane, ville fondue au noir, n’offrait pas de différence entre ses murs, ses trottoirs, ses chaussées. On avançait dans un monde minéral, aux reliefs sourds, amortis, presque effacés. Seuls, de temps à autre, jaillissait un jardin verdoyant au fond d’un porche ou une madone à la peinture écaillée dans une niche. Je songeai à ce que j’avais lu jadis sur la ville, lorsque je vivais à Rome, dans
La circulation commençait à se densifier. Sous le ciel bas, il régnait un mélange de panique et d’indifférence. Devant chaque église, des fidèles s’agglutinaient, des processions s’organisaient, on priait pour le salut de la ville. D’un autre côté, les commerçants balayaient tranquillement la cendre sur le pas de leur porte, l’air placide. Sur les toits des immeubles, des femmes se livraient au même manège, s’invectivant d’une terrasse à l’autre.
À 9 heures, je découvris la Questura. Des fourgons en sortaient à toute allure. Des carabiniers se pressaient dans la cour principale, tenant des fusils enduits d’une peinture ignifugée, couleur kaki. Je demandai mon chemin à un factionnaire, qui m’indiqua le bureau de presse, pour les autorisations. Je lui montrai ma carte : je voulais voir le questeur en personne. Il désigna le bâtiment au fond de la cour.
Dans l’escalier, même agitation. Des hommes dévalaient les marches. Des voix résonnaient sous les hauts plafonds. Une télévision beuglait plus fort encore. On sentait dans l’air une tension, un courant d’adrénaline, qui possédait tout le monde.
Au dernier étage, je trouvai le bureau du questeur. Entre deux bousculades, je franchis incognito le bureau de la secrétaire et me glissai, par la porte suivante, dans une pièce aussi vaste qu’un gymnase, ponctuée de larges fenêtres. Au fond, tout au fond, le questeur lisait derrière son bureau.
Sans lui laisser le temps de remarquer ma présence, je traversai la salle à grandes enjambées et sortis ma carte tricolore. Le questeur leva les yeux :
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il. D’où sortez-vous ?
Accent du Sud. Les mots roulaient dans sa gorge. Je sortis ma lettre de recommandation. Pendant qu’il la lisait, je détaillai le bonhomme. Large d’épaules, il portait un costume bleu canard qui ressemblait à un uniforme d’amiral. Il avait un crâne chauve, sombre, d’une solidité presque agressive, et des yeux noirs qui, sous la barre fermée des sourcils, brillaient comme deux olives. Après avoir lu la lettre, il posa ses mains poilues sur son bureau.
— Vous voulez voir Agostina Gedda ? Pourquoi ?
— Je travaille en France sur une affaire qui pourrait avoir un rapport avec ce cas.
— Agostina Gedda…
Il répéta ce nom plusieurs fois, comme si on venait de lui rappeler une autre catastrophe survenue dans sa ville. Ses yeux revinrent me scruter sous les sourcils :
— Vous avez une autorisation, quelque chose, pour enquêter en Sicile ?
— Rien. Excepté cette lettre.
— Et c’est urgent ?
— Urgentissime.
Il se passa la main sur le visage et soupira :
— Vous n’avez pas l’air d’être au courant, mais l’Etna est en train de nous péter à la gueule.