— Je n’avais pas prévu ces… circonstances extérieures.

Derrière moi, la porte s’ouvrit. Le questeur eut un geste impatient. La porte se referma aussi sec.

— Agostina Gedda… (Son regard sombre ne cessait de se poser sur la lettre.) Le dossier d’instruction est à Palerme. L’instruction se déroule là-bas.

— Je veux simplement la rencontrer.

— Je n’aime pas cette affaire.

— Ce n’est pas un cas très attachant.

Il fit « non » de son front minéral :

— Il y a là-dedans un mystère. Quelque chose de non résolu.

— Puis-je la rencontrer, oui ou non ?

Le questeur ne répondit pas. Il avait toujours les yeux fixés sur ma lettre. Durant ces quelques secondes, il était de nouveau plongé dans l’affaire Gedda. Et ce bain ne semblait pas lui plaire. Finalement, il leva ses sourcils et prit un stylo.

— Je vais voir ce que je peux faire.

— Vous pensez que j’ai des chances de la voir… rapidement ?

Il griffonnait quelque chose, dans la marge de ma lettre.

— Je connais la directrice de Malaspina. Mais il y a les avocats d’Agostina.

— Ils sont plusieurs ?

Il posa sur moi son regard noir. J’y captai une lueur d’indulgence :

— Vous m’avez l’air de connaître le dossier aussi bien que moi.

— Je viens d’arriver à Catane.

— Cette fille est protégée par les meilleurs avocats d’Italie. Les avocats du Vatican.

— Pourquoi la curie romaine protégerait une meurtrière ?

Il soupira de nouveau et posa la lettre sur sa droite, à portée de main. Derrière moi, la porte s’ouvrit de nouveau. Cette fois, le questeur se leva :

— Étudiez votre dossier avant d’aller voir le phénomène.

Il traversa la pièce d’un pas serré. Des officiers l’attendaient sur le seuil. Il jeta par-dessus son épaule, à mon intention :

— Laissez-moi vos coordonnées. Je vous appelle dans la journée. Au plus tard, demain matin.

<p>58</p>

Les nuages avaient disparu. Le ciel bleu accusait seulement la zone, très noire, du volcan. J’allai boire un café, non loin du quartier général des carabiniers. Je ne savais pas trop quoi penser des promesses du questeur. Il existe un axiome universel : plus on descend vers le sud, plus rigueur et fiabilité s’amenuisent, comme si ces deux valeurs fondaient au soleil.

J’appelai les renseignements téléphoniques, en quête de l’adresse du principal journal de Sicile, L’Ora. Puis repris la voiture et découvris la cité sous le soleil. On était en plein automne mais c’était ici un automne éblouissant, nappé de pollen de lumière. Sur la ville sombre, cette pulvérulence évoquait du sucre glace sur un gâteau au chocolat. Catane, ville en blanc et noir, où la lave et le soleil ne cessaient de s’affronter, de s’opposer, mais aussi de se répondre, produisant des reflets perpétuels, des éclaboussures incandescentes.

La circulation ne s’arrangeait pas. Des barrages fermaient les voies d’accès au nord, des camions d’entretien roulaient au pas, déblayant les cendres de la chaussée. Les embouteillages viraient à la commedia dell’arte : les automobilistes sortaient le buste par la portière pour insulter les carabiniers, qui leur répondaient par un bras d’honneur.

Je trouvai les locaux du journal, via Santa Maria delle Salette. Ils tenaient plus de l’architecture officielle — sénat ou palais de justice — que d’une rédaction moderne. Je me garai n’importe où, pour rester dans le ton, et franchis le haut portail. Les archives étaient au sous-sol. Je me dirigeai vers les ascenseurs, me frottant à plusieurs groupes de journalistes partant au galop.

Un étage plus bas, au contraire, calme total. Une salle vitrée était tapissée de casiers métalliques et de lucarnes en bois, qui débordaient d’enveloppes kraft. Au centre, un comptoir soutenait des tables lumineuses et des ordinateurs de recherche. Je retrouvai là, dans cette pièce mal éclairée, l’atmosphère que j’avais si souvent sentie dans d’autres archives où m’avaient mené des enquêtes ou pour des recherches concernant mes missions humanitaires. C’était la même impression de caveau et de poussière, de secrets endormis où battait encore, très faiblement, le cœur des faits divers. Les arcanes de l’âme humaine…

Un archiviste m’orienta. Sur chaque écran, je pouvais faire une recherche par thème, par nom, par date. Le logiciel m’indiquerait le casier où fouiller. Ensuite, c’était la plongée dans les strates de papier.

Je tapai le nom d’Agostina Gedda. Une entrée à la date de l’année 2000 apparut. Puis, au bout de quelques secondes, l’ordinateur afficha une autre année — 1996 —, puis une autre encore — 1984. Qu’avait-il pu arriver à Agostina, âgée seulement de douze ans, pour bénéficier d’une série d’articles dans L’Ora ?

Je commençai par le début et trouvai, dans les compartiments, l’enveloppe de 1984. Je la portai jusqu’au comptoir puis demandai d’un geste au maître des lieux, derrière son bureau, si je pouvais fumer. Contre toute attente, l’homme me répondit par un large sourire.

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