— La personne inanimée a d’abord le sentiment de quitter son corps. Elle peut par exemple observer l’équipe de secours qui s’affaire autour de sa propre dépouille.
— Ensuite ?
— Elle éprouve la sensation de plonger dans un tunnel obscur. Parfois, elle aperçoit à l’intérieur des proches décédés. Au bout du tunnel, une lumière grandit et l’inonde, sans l’éblouir.
— Vos souvenirs sont plutôt précis.
— J’ai lu des textes sur ce thème il y a peu de temps. Mais je ne vois pas ce que…
— Continuez.
— Selon les témoignages, cette lumière possède un pouvoir. La personne se sent emplie par un sentiment indicible d’amour et de compassion. Parfois, ce sentiment est si agréable, si grisant que l’inanimé accepte de mourir. C’est en général à ce moment qu’une voix l’avertit qu’il n’est pas temps de disparaître. Le patient reprend alors conscience.
Van Dieterling s’était rassis. Il affichait une moue maussade mais ses yeux brillaient :
— Que savez-vous encore ?
— À son réveil, le survivant se souvient parfaitement de son voyage. Sa conception du monde s’en trouve modifiée. D’abord, il n’a plus peur de la mort. Ensuite, il perçoit son entourage avec plus d’amour, de générosité, de profondeur.
— Bravo. Vous maîtrisez votre sujet. Vous ne devez pas ignorer non plus la dimension mystique de cette expérience…
J’avais l’impression de passer un grand oral. Et je ne saisissais toujours pas l’enjeu de l’interrogatoire.
— Les composantes sont les mêmes chez tous les témoins, repris-je, mais les connotations religieuses diffèrent selon l’origine et la culture de la personne. Dans le monde occidental, cette lumière est souvent assimilée à Jésus-Christ, l’être de lumière et de compassion par excellence. Mais cette expérience est aussi décrite dans le
Le soleil s’avançait dans le bureau. Il dessinait sur la terre des figures géométriques, blanches et éclatantes. Le cardinal conservait les paupières baissées sur son anneau pastoral. Le rubis palpitait dans la lumière. Il leva les yeux :
— Vous avez raison, fit-il. Ces expériences sont vécues partout dans le monde et leur nombre ne cesse de croître, grâce notamment aux techniques de réanimation qui permettent d’arracher des milliers de personnes à la mort chaque année. Savez-vous que sur cinq victimes d’infarctus ayant entraîné un coma momentané, une personne au moins connaît une NDE ?
Je me souvenais du chiffre. Le cardinal hocha doucement la tête — il ménageait son suspense. Il finit par murmurer :
— Nous pensons qu’Agostina a subi une expérience de ce type, juste avant de guérir, quand elle a sombré dans le coma, après son retour de Lourdes.
— C’est ce que vous appelez une « visite » ?
— Nous pensons que cette expérience était d’un type particulier.
— Dans quel sens ?
— Négative. Une Expérience de Mort Imminente négative.
Je n’avais jamais entendu parler de ça. Van Dieterling se leva à nouveau, et attrapa sa robe d’un geste nerveux :
— Il existe des plongées, beaucoup plus rares, où le sujet éprouve une forte angoisse. Ses visions sont effrayantes, l’approche de sa mort le terrifie et il ressort de sa traversée déprimé, apeuré. Parmi ces expériences, un petit groupe vit même l’inversion absolue de la NDE classique. Le sujet a l’impression de quitter son corps mais au bout du tunnel, il n’y a pas de lumière. Seulement des ténèbres rougeâtres. Les visages qu’il aperçoit ne sont pas ceux de proches emplis de sollicitude mais des figures de suppliciés, gémissantes, torturées. Quant à l’amour et la compassion, ils sont remplacés par l’angoisse et la haine. Lorsque le patient se réveille, sa personnalité est diamétralement changée. Inquiète, agressive, dangereuse.
Le cardinal parlait le visage baissé, tout en marchant. Sa soutane de laine noire traversait les éclaboussures de soleil. Chaque mot paraissait susciter en lui une sourde colère. Il reprit :
— Je n’ai pas besoin de vous expliquer la signification métaphysique d’une telle expérience. Les rescapés ne croient pas avoir contemplé la lumière du Christ mais son contraire.
— Vous voulez dire qu’ils pensent avoir rencontré…
— Le diable, oui. Au fond des limbes.
Je soufflai, après plusieurs secondes :
— C’est la première fois que j’entends parler de ce phénomène.
— Cela signifie que nous travaillons bien. Le Saint-Siège s’efforce, depuis des siècles, de cacher ce type de visions. Ce serait donner un nouveau crédit au démon.
— Au fil des siècles ? Vous voulez dire qu’il existe des témoignages anciens ?
Van Dieterling retrouva son sourire dur :
— Il est temps pour vous de faire connaissance avec les Sans-Lumière.
— Quel nom avez-vous dit ?