Avant que je puisse m’asseoir, van Dieterling chaussa ses lunettes et tapa un code sur le clavier de l’ordinateur. Je vis apparaître les armes du Saint-Siège : la tiare et les deux clés croisées de Saint-Pierre.
— On ne peut vous proposer les documents d’origine. Personne ne les a touchés depuis des années.
Il saisit la souris qui commandait le curseur.
— Lisez et mémorisez, dit-il en cliquant sur une icône. Nous ne vous laisserons emporter aucun document. Pas une ligne ne peut franchir le seuil de cette salle.
Je m’installai. Le programme tournait déjà.
— Je vous laisse avec cette légion terrible, Mathieu. La légion des maudits. Qu’ils soient pardonnés.
68
Le premier texte numérisé datait du VIIe siècle avant notre ère. D’après les commentaires d’introduction, c’était un fragment d’une tablette d’argile découverte parmi les ruines du temple de Ninive, ancienne ville d’Assyrie, aujourd’hui située en Irak. Une version tardive d’un épisode de l’épopée de Gilgamesh, héros sumérien, roi d’Uruk. Le programme proposait une image scannée de l’extrait, rédigé en écriture cunéiforme, et une transcription en italien moderne.
Dans cet épisode, Gilgamesh voyageait hors de son corps puis chutait dans un gouffre noir, au fond duquel brillait une lumière rouge, bourdonnante de mouches et de visages. Un démon l’attendait dans ces ténèbres. Le fragment d’argile s’achevait au moment où Gilgamesh dialoguait avec la créature.
Je cliquai sur le second nom de la liste. La photographie d’une fresque. D’après la légende, cette série de dessins décoraient la chambre funéraire d’une reine, à Napata, ville sacrée du nord du Soudan, située sur le Nil. La civilisation koushite s’était développée à l’ombre des Égyptiens, aux environs du VIe siècle avant notre ère. Le commentaire précisait que ces dynasties de rois, surnommés les « Pharaons noirs », étaient encore mal connues. Mais la fresque, du point de vue des « Sans-Lumière », n’offrait aucune ambiguïté.
On distinguait une femme noire allongée, au-dessus de laquelle émergeait une autre femme, plus petite. Symbole évident : la décorporation. La seconde silhouette s’acheminait dans un couloir sombre, où étaient dessinés, en tracés plus clairs, des visages. Au bout du passage, un tourbillon rouge, une sorte de siphon, s’ouvrait sur un œil noir.
Je passai au troisième document, comprenant que les témoignages de Sans-Lumière étaient apparus avec l’art et l’écriture. Peut-être trouverait-on un jour un dessin rupestre évoquant la funeste expérience… Le nouveau texte était un palimpseste : le texte grec avait été effacé pour laisser place à un extrait des épîtres aux Romains de Saint-Paul, rédigé en latin. Récupérées, les lignes initiales dataient du Ier siècle avant notre ère.
Je tentai d’abord de lire le fragment en langue originale mais mes connaissances en grec ancien étaient trop limitées. Je m’attachai à la traduction en italien moderne. Le texte racontait l’histoire d’un homme qui, pris pour mort, avait failli être enterré à Tyr et s’était réveillé à l’ultime moment. L’homme décrivait son expérience dans le néant :
«
Je ne pouvais ouvrir tous les documents — la liste était longue et le temps courait. Je fis descendre mon curseur et cliquai sur la dixième ligne, enjambant d’un coup plusieurs siècles. La reproduction d’une fresque de bois peint de la chapelle des Moines, à Sercis-la-Ville (Saône-et-Loire), datant du Xe siècle. Une représentation, en plusieurs vignettes, du miracle de Saint-Théophile. Je connaissais la légende, très populaire au Moyen Âge. L’histoire d’un économe, en Asie Mineure, qui avait vendu son âme au diable. Pris par le remords, l’homme avait prié la Vierge, qui avait arraché le contrat à Satan et l’avait rendu au pécheur repenti, devenu un saint.
Sur cette fresque, la scène du dialogue avec Satan ne représentait pas Théophile en train d’écrire la charte avec son sang, comme dans le récit habituel. Théophile volait dans les airs, les yeux clos, au-dessus d’un couloir tapissé de visages. Au fond, on distinguait une figure grimaçante, fissurée, dont les traits affleuraient un tourbillon. Aucun doute : l’artiste s’était inspiré d’une expérience de mort imminente négative, vécue ou rapportée.