Je sautai encore plusieurs extraits pour m’arrêter sur un poème du XIVe siècle, signé par un certain Villeneuve, disciple de Guillaume de Machaut. Poète et théoricien de la cour de Charles V, puis de Charles VI, précisait le commentaire, Villeneuve avait failli être enterré vivant, à la suite d’un accident de cheval. Il s’était réveillé le jour de ses funérailles et n’avait pas voulu évoquer son expérience. Pourtant, dans l’un de ses poèmes, on notait ce passage, traduit de l’ancien français en ancien italien par les scribes du Vatican :

« … je connais lieux ténébreux sans clarté ni lumière ni cieux ni limbe ni enfer mon âme du corps se deppart et sans fin vole dans le noir… »

Une note était ajoutée. Les annales juridiques de Reims attestaient que Villeneuve, onze ans après cet accident, en 1356, avait été pendu pour avoir assassiné trois prostituées. La confirmation de l’exposé de van Dieterling : ceux qui vivaient l’expérience inversée devenaient des êtres de violence et de cruauté.

Attesté encore par l’exemple suivant, tiré des Archives du Saint-Office de Lisbonne. Le fragment, de 1541, retraçait l’interrogatoire d’un dénommé Diogo Corvelho. J’avais étudié cette période. Au XVIe siècle, l’Inquisition était revenue en force dans l’empire de Charles Quint. Il ne s’agissait plus de poursuivre des possédés mais des hérétiques d’une autre espèce : des juifs convertis au catholicisme, soupçonnés de poursuivre leur culte d’origine en secret.

L’extrait rapportait toutefois l’interrogatoire d’un véritable possédé — un natif de Lisbonne, accusé de commerce avec le diable, mais aussi de mutilations et de meurtres sur des enfants. Un extrait était retranscrit en italien.

Diogo Corvelho évoquait une « blessure du corps… par laquelle son âme s’était échappée  ». Il parlait d’un « puits de ténèbres animées  » et d’un « démon, prisonnier dans des glaces rougeâtres  ». Les Inquisiteurs étaient revenus sur ce point — ils étaient plutôt habitués à des aveux stéréotypés, du type « flammes de l’enfer » et « bête aux yeux de braise ». Mais Corvelho avait répété, variant les termes : « glace », « givre », « croûte ». Il décrivait aussi, derrière cette paroi, un « visage blessé, laiteux, percé d’éclairs, et comme recouvert d’une membrane…  »

Au passage, je remarquai que tous ces termes se retrouvaient dans les écrits apocryphes des premiers siècles chrétiens qui décrivaient l’enfer — avaient-ils, eux aussi, été influencés par les visions des Sans-Lumière ?

Corvelho avait été exécuté dans le deuxième autodafé de Lisbonne, en 1542, avec des centaines de juifs accusés d’hérésie. Une note à son sujet avait été expédiée au Saint-Siège. Le Palais Apostolique regroupait déjà les auteurs de ces témoignages sous le nom de « Sans-Lumière ». On les appelait aussi les « passagers des Limbes ».

Je regardai ma montre : presque 14 heures. Je devais accélérer. Je parcourus rapidement les témoignages des XVIIe et XVIIIe siècles. Désormais, les hommes du Saint-Office cherchaient toujours à connaître le destin du témoin. Chaque fois, c’était la même chute. Viols, tortures, meurtres. De la chair à gibet ou à échafaud.

Les passagers des limbes.

Une armée d’assassins à travers l’histoire.

Je m’arrêtai au hasard sur une citation plus longue, datant du XIXe siècle. Dans les années 1870, un médecin criminologue français, Simon Boucherie, avait recueilli les témoignages de nombreux assassins emprisonnés. Il espérait constituer des archives sur la déviance et découvrir les causes de la pulsion de meurtre. Boucherie en identifia deux principales, apparemment contradictoires : le fait social : « on ne naît pas criminel, on le devient, à cause de la société et de l’éducation », et le facteur héréditaire : « on naît criminel : un mauvais réglage dans le sang porte à la violence ».

Je connaissais ce criminologue et ses théories fumeuses. Ce que j’ignorais, c’était que l’homme, à la fin de sa vie, s’était consacré à une troisième voie : celle de la « visite ».

Son cas d’école était Paul Ribes, incarcéré en 1882 à la prison Saint-Paul de Lyon. Tueur multirécidiviste, Ribes avait été arrêté pour le meurtre d’Emilie Nobécourt — il avait poignardé sa victime, l’avait dépecée, puis sectionnée en douze parties. Sous les verrous, l’homme avait avoué huit autres meurtres, toujours perpétrés dans le quartier de la Villette à Lyon.

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