Je me frayai un passage, ponctuant mes pas de «
Face à moi, un vitrail de Marie et de l’enfant divin, bleu et rouge, me regardait avec autorité. Ce regard m’ordonnait de continuer ma course — sans crainte. J’éprouvai un sentiment de réconfort. Je m’en remis au Seigneur, et me glissai de nouveau parmi la foule.
La fin de la galerie. La masse des touristes paraissait ici plus dense encore, à la manière d’un fleuve nourri de mille rivières. Pour sortir des musées, il fallait passer la dernière épreuve : la grande spirale à rampe de bronze de Giuseppe Momo. Une pente douce qui évoque, avec ses courbes évasées, une structure fuyant vers l’infini.
Je compris, un temps trop tard. Je me jetai contre le mur. Un couteau fusa derrière moi. La lame se planta dans l’avant-bras du pachyderme. Je me retournai : je ne vis rien. Seulement des touristes qui commençaient à se bousculer parce que je n’avançais plus. Nouvelle volte-face : le bras blessé avait disparu, lui aussi.
La scène avait été si fulgurante que je me demandai si je n’avais pas rêvé. Mais à cet instant, on m’empoigna. Un homme — pas de visage, seulement une casquette de base-ball, visière baissée — me souleva et me poussa par-dessus bord. Je résistai, cramponné à la rampe, lâchant trench et dossier. Le désordre devint chaos. Les touristes se percutaient les uns contre les autres. La balustrade contre mon ventre, le vide face à moi.
Je m’écrasai contre le parapet, faisant poids de tout mon corps pour ne pas basculer. Les mains me tiraient toujours. Le flot des visiteurs s’écartait maintenant pour passer, sans s’attarder sur notre lutte. Personne ne semblait capter qu’on tentait de me tuer.
Je lançai mon poing. Le coup se perdit dans la foule mais l’emprise se relâcha. Je m’étalai en travers de la pente. Une clameur monta de l’ellipse. Je roulai sur plusieurs mètres, emporté par un enchevêtrement de pieds. Tout le monde se pressait vers la rambarde. Que se passait-il ? Je me relevai et compris. Dans la bousculade, l’assassin avait basculé en arrière. En me débattant, j’avais dû lui faucher les jambes et précipiter sa chute.
Je me relevai, ramassai mes affaires. En état de choc, je dévalai les anneaux. Personne n’avait remarqué notre affrontement. Personne ne m’attrapait par le bras en hurlant «
Un cercle s’était formé autour du corps, au centre de la structure. Des gardiens criaient pour fendre la masse. Je me faufilai dans leur sillage.
Le corps gisait dans une position impossible. Jambe gauche distordue au point que le pied touchait la hanche. Le bras droit, glissé dans le dos, s’était brisé net. L’os crevait la chemise à l’épaule. La casquette avait été projetée à un mètre et le crâne brillant avait éclaté sur le marbre clair. Une immense auréole sombre se dessinait autour du visage qui, par contraste, semblait plus pâle encore.
La vue d’un cadavre est toujours sidérante mais j’avais une raison supplémentaire d’être stupéfait : je connaissais cet homme. Patrick Cazeviel, le deuxième suspect dans le meurtre de Manon Simonis. L’ancien taulard, tatoué de la taille aux épaules, le prisonnier des anges et des démons.
Un détail, sous sa clavicule gauche, attira mon attention.
Un tatouage qui coiffait les autres sillons et arabesques bleutés. Un dessin qui avait la précision d’un numéro de camp ou d’une cicatrice, mais que je n’avais pas remarqué lors de notre première rencontre. Une sorte de carcan, ou un collier de fer, relié à une chaîne, comme en portaient les prisonniers de jadis.
J’avais déjà vu ce symbole. Mais où ?
71
— Fiumicino. International airport.
Je plongeai dans le taxi. Une seule urgence : fuir Rome.
Prendre le premier avion, placer le maximum de kilomètres entre moi et cette mort violente. « Un accident », murmurai-je. Les mots tremblaient dans ma bouche. « Un accident… »
Via de Lungara, je songeai à mon sac de voyage resté à la pension.
— Pànteon ! hurlai-je. Via del Seminario !