« Mec, je me suis senti partir.
— Tu t’es senti mourir ?
— Non, mec. J’ai quitté mon corps.
— Comment ça ?
— J’peux pas t’expliquer. Mais j’étais plus dans mon corps. Je volais au-dessus de la rue, alors que les flics arrivaient avec leurs bagnoles. J’pouvais voir tournoyer leurs lumières, et tout mon quartier. Mec, un vrai trip : comme dans un hélicoptère.
— Tu étais réveillé ?
(Ricanements.)
— Mec, j’étais mort. J’le savais et j’m’en foutais. Le phare m’appelait.
— Quel phare ?
— Le phare rouge, au fond du trou.
— Tu avais pris de la drogue.
— J’étais mort et le phare était au fond du trou. Tu piges ?
— Continue.
— Je flottais là-dedans. Comme dans un canyon, avec des parois qui bougeaient. Et y avait des voix qui pleuraient.
— Quelles voix ?
— Des visages. C’était sombre, mais on pouvait les voir quand même. Comme une télé mal réglée.
— Qu’est-ce que disaient ces… visages ?
— Y pleuraient, c’est tout. J’en ai reconnu pas mal… Y avait même ma mère.
— Ils pleuraient parce que tu étais mort ?
(Ricanements.)
— J’crois pas que ma mère pleurera le jour de ma mort.
— Pourquoi pleuraient-ils ?
— Ils avaient mal. Ils avaient peur.
— De qui ?
— Du phare. La lumière rouge se rapprochait. Comme un œil.
— Un œil ?
— Ouais, mec. Un œil sanglant, qui… respirait. Et me disait des trucs…
— Quels trucs ?
— Impossible de te dire.
— Tu ne comprenais pas ?
— Je comprenais. Mais c’est un secret.
— Qui te parlait ? Une présence… divine ?
(Eclats de rire.)
— Mec, t’as pas compris : celui qui me parlait, c’était Lucifer.
— Le diable ?
— Oh ouais, l’œil, le sang et la voix. J’ai bien compris le message.
— Quel message ?
— Mec, je suis sur la bonne route. T’as rien d’autre à savoir. »
L’extrait s’achevait sur cette conclusion en forme de prophétie. Et en effet : une note précisait qu’Andy Knighdey avait été abattu l’année suivante par les hommes du SLPD (Saint Louis Police Department), après avoir tué onze personnes dans une église de sa propre confession. Selon les témoignages, Andy hurlait qu’il y avait des Bloods partout alors que la paroisse, en pleine messe, n’était remplie que de femmes et d’enfants.
J’avais ma dose. J’attrapai mon carnet. Van Dieterling ne pouvait m’empêcher de prendre des notes. J’écrivis à la va-vite les points communs entre ces témoignages. Je résumai à quelques mots chaque étape : « décorporation », « gouffre, puits, vallée, tunnel, orifice, canyon, caverne », « visages, gémissements », « angoisse, bien-être », « lumière rouge, phare, œil », « glace, givre, lave, sang », « diable, malin, « il », Lucifer »…
Je levai mon stylo, saisi par une vérité stridente.
En découvrant la « gorge » et les Sans-Lumière, Luc n’avait pas été terrifié, comme moi. Encore moins sceptique. À ses yeux, cette expérience était un véritable moyen pour entrer en contact avec le diable. La preuve physique de la puissance noire en laquelle il avait toujours cru.
Qu’avait-il découvert ensuite pour renoncer à son enquête — et à sa propre vie ? D’un revers de manche, j’essuyai la sueur sur mon front. Je glissais mon carnet dans ma veste quand la voix du cardinal retentit derrière moi :
— Convaincu ?
69
La question n’appelait pas de réponse. Je tournai la tête. Le cardinal van Dieterling s’avança. On aurait dit qu’il glissait sur le sol. Je demandai :
— Agostina Gedda appartient donc à cette série ?