La voiture tourna sec et traversa le Tibre, sur le pont Mazzini. Je tentai, une fois encore, de rassembler mes pensées, de retrouver calme et contrôle. Impossible. Mes doigts tapotaient la vitre, mon col était trempé de sueur. Pour la première fois, j’éprouvais une envie viscérale de tout plaquer. Rentrer à Paris et jouer au bon flic dans sa niche, quai des Orfèvres.

Le taxi stoppa. Je grimpai dans ma chambre, fis mon paquetage, réglai la note et bondis dans la voiture. En route vers l’aéroport de Rome, je constatai cette stupide évidence : je n’avais nulle part où aller.

Le dossier Gedda était clos. Celui de Raïmo Rihiimäki, l’Estonien identifié par Foucault, aussi. Quant à l’affaire Sylvie Simonis, je n’avais rien trouvé en secouant toute la ville. Aucune nouvelle de Sarrazin, de Foucault, de Svendsen. Aucune des pistes que j’avais lancées n’avait donné quoi que ce soit : le scarabée, le lichen, l’unital6, les croisements de toutes les informations… Point mort absolu.

Je réussis, enfin, à mettre de l’ordre dans mes pensées.

Ma trame était désormais constituée de trois strates distinctes.

La première était le meurtre de Sylvie Simonis. Un tueur à Sartuis. Celui qui avait torturé l’horlogère et vengé Manon. Qui avait gravé dans l’écorce : JE PROTÈGE LES SANS-LUMIÈRE et dans le confessionnal : JE T’ATTENDAIS. Était-il lui-même un rescapé de la mort, comme Agostina, comme Raïmo ?

La deuxième strate était la théorie de van Dieterling. Non pas un seul meurtrier mais une série des meurtriers. Il fallait envisager les nouveaux Sans-Lumière dans leur ensemble, déchiffrer la signification de leur rituel, comprendre ce qui se cachait derrière. « Il y a mutation », avait-il dit. Mutation et prophétie.

Le paysage défilait. Que faire ? Chercher encore d’autres cas à travers le monde ? Dans quel but ? Enrichir la liste des assassins qui avaient avoué ? Compléter les archives du prélat ? Identifier, comme il le disait, le « supra-meurtrier » derrière la série ? S’il s’agissait du diable en personne, je me voyais mal lui foutre les pinces…

Mais surtout, cette démarche revenait à admettre l’existence du démon. Et cela, il n’en était pas question. Je devais me concentrer sur la seule question concrète, la seule énigme digne d’un flic de la Criminelle : qui avait tué Sylvie Simonis ? Retour à la case départ.

Restait la troisième strate. Les tueurs à mes trousses. Ils me ramenaient, eux aussi, à l’affaire Simonis. L’un d’eux était Cazeviel. Qui était l’autre ? Pourquoi vouloir m’éliminer ? Étaient-ils les tueurs de Sylvie ? Non : ces mercenaires protégeaient un secret. L’existence des Sans-Lumière ? Leur mutation récente ? Ou un autre secret derrière le dossier Simonis ? De ce côté aussi, la piste était sèche. À moins que le second tueur ne tente à nouveau de m’abattre et que je puisse l’interroger… Perspective qui ne m’excitait pas.

16 heures.

L’aéroport de Fiumicino en vue.

La nuit tombait sur la banlieue de Rome. Nuages violets, ciel jaunâtre. J’appelai Luc à mon secours. À ce stade de l’enquête, qu’avait-il décidé ? Comment était-il allé plus loin ? Il existait une différence fondamentale entre lui et moi. Luc croyait à Satan, moi pas. L’obstacle majeur sur ma route était mon esprit cartésien. J’étais le dernier homme à pouvoir avancer dans ce dossier…

Luc, lui, avait dû poursuivre la voie des Sans-Lumière, approfondir les signes et se rapprocher du noyau maléfique…

Une idée : vérifier, une bonne fois pour toutes, l’existence du démon.

En avoir le cœur net.

Au fond, l’unique élément surnaturel de l’affaire Gedda était la rémission physique d’Agostina. Le seul fait inexplicable. La petite fille pouvait avoir subi une hallucination durant son coma. Une NDE infernale. Elle pouvait avoir été traumatisée par cette expérience et devenir une meurtrière. Cela ne prouvait rien, d’un point de vue métaphysique.

En revanche, le miracle de sa guérison, c’était une autre histoire.

Guérir d’une gangrène en quelques jours : voilà du concret. Le taxi stoppa. On était arrivé à Fiumicino. Je payai le chauffeur. Aérogare. Comptoir d’accueil. Un seul endroit au monde pour comprendre ce qu’il s’était passé à l’intérieur du corps d’Agostina, une nuit d’août 1984.

L’hôtesse me sourit :

— Quelle destination ?

— Lourdes.

De Rome, les navettes pour la cité mariale étaient fréquentes mais la haute saison était finie — aucun vol ne partait ce soir. Le prochain départ avait lieu le lendemain matin, six heures quinze. J’achetai un billet en business puis me mis en quête d’un hôtel.

Je trouvai une usine à sommeil au sein de l’aéroport, à quelques pas du tarmac. Des couloirs, des chambres aveugles. Un lit et une horloge pour tout mobilier. Une cabine de douche dans un coin.

On produisait ici du repos comme d’autres de la colle ou des circuits électroniques.

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