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Le prêtre n’avait pas menti.

Trois cents mètres avant Mirel, la maison de bois était là.

En retrait de la route, elle ne détonnait pas dans le paysage lugubre. Posée au pied des collines pelées qui chevauchaient l’horizon, elle était entourée d’arbres nus et de champs noirâtres.

Je me rangeai devant le portail et tirai la cloche du jardin. Un chien se mit à aboyer puis le silence revint. La clôture de planches était plus haute que moi : je ne distinguais rien. Je commençais à me faire une raison quand j’entendis le claquement d’une baie vitrée qu’on ouvre.

Des pas sur les cailloux, les halètements du chien. La porte s’ouvrit. Tout de suite, je devinai que le Dr Pierre Bucholz allait entrer en tête de liste des allumés que j’avais croisés jusqu’ici. Grand, puissant, il portait une veste pied-de-poule à coudières et un pantalon de laine noire. La soixantaine, un front haut, dégarni, qui lui donnait l’air d’un gros caillou gris, il arborait une barbe en collier austère. Au-dessus de ses traits crispés, des yeux perçants, brillants, cinglés. Des yeux d’inquisiteur contemplant ses bûchers crépitants.

— C’est pour quoi ? hurla-t-il.

Il parlait comme si j’étais posté à une dizaine de mètres de lui. En réalité, j’étais si près que je venais de me prendre une volée de postillons. Je lui expliquai la raison de ma visite. Il s’agrippa au chambranle du portail, dans un mouvement théâtral, puis murmura, en se massant le cœur de son autre main :

— Agostina… Cette tragédie…

Je contournai le chien — un molosse au poil ras — et suivis le médecin dans son antre. La maison noire était percée de baies vitrées aux jointures mal ajustées. L’ensemble tenait plus du mobile home que de la « wooden house » d’architecte.

Bucholz s’arrêta pour ôter ses chaussures et se glisser dans des charentaises. Je proposai de me déchausser. L’idée parut lui plaire mais il se ravisa : il prit seulement mon imperméable. Le vestibule abritait un porte-parapluie, des patères pour les manteaux, ainsi que le nécessaire du parfait chasseur : bottes, poncho de pluie, chapeau de feutre. Le fusil à chevrotines ne devait pas être loin.

Le médecin me fit un signe en direction du salon. Je découvris un décor surchargé. Du bois noir, toujours, mais surtout d’innombrables bibelots, des effigies de la Vierge, du Christ, de saints. Des chapelets exposés sous vitrine. Des croix, des timbales, des cierges sur chaque meuble. Une odeur de fumée froide provenait de la cheminée éteinte.

— Asseyez-vous.

La proposition ne tolérait aucune discussion. Le chien nous avait suivis. Placide, il paraissait habitué au porte-voix qui lui servait de maître. Je traversai avec précaution le foisonnement d’objets et m’installai sur le canapé, face à la porte-fenêtre. Bucholz se pencha vers une table à roulettes, cliquetante de bouteilles :

— Vous voulez boire quelque chose ? J’ai de la chartreuse, de la liqueur de cerises, fabriquée par des Dominicains, du calva des Pères de la chapelle de Montligeon, de l’excellente eau-de-vie de l’abbaye de…

— Merci. Il est un peu tôt pour moi.

J’aperçus un Catéchisme de 1992 sur la table basse, signe que je n’étais pas vraiment chez un chrétien nouvelle tendance, militant pour le mariage des prêtres. Il s’écrasa dans un fauteuil face à moi puis plaqua ses mains sur ses genoux.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

Je l’attaquai à l’oblique :

— J’aurais voulu d’abord connaître votre opinion générale.

— Sur quoi ?

— Le phénomène du miracle. Comment l’expliquez-vous ?

Il partit d’un soupir à faire vibrer les vitres :

— Vous me demandez de résumer vingt-cinq ans de ma vie. Et cinquante de foi !

— Mais existe-t-il une explication scientifique ?

— En tant que médecin, croyez-moi, j’aimerais savoir, techniquement, comment tout ça se passe. J’en ai tellement vu…

Je cherchai du regard un cendrier. En vain. Pas la peine de demander si je pouvais fumer. Sous l’odeur de cheminée, des effluves de cire et de produits javellisés trahissaient un maniaque de la propreté. Bucholz reprit :

— On parle toujours de la soixantaine de miracles reconnus par l’Église, mais ce n’est qu’une partie des guérisons recensées par le Bureau des Constatations Médicales ! À votre avis, depuis les apparitions de la Vierge, combien a-t-on constaté de miracles ?

— Je ne sais pas.

— Dites un chiffre.

— Honnêtement, je n’en ai aucune idée. Cinq cents ?

— Six mille. Six mille cas de rémissions spontanées, sans la moindre explication.

— C’est un effet de l’eau ?

Il nia avec violence. Une espèce de rancune agressive perçait sous ses gestes. Il me faisait penser à un prêtre défroqué, ou un militaire dégradé.

— L’eau n’a aucun pouvoir, fit-il. Elle a été analysée, sans résultat.

— L’influence spirituelle du lieu ? Un processus psychologique ?

Il balaya l’air de sa grande main mouchetée de tavelures :

— Non. Dès qu’il y a soupçon d’hystérie ou de psychosomatisme, nous éliminons le cas.

— Alors quoi ?

— En vingt-cinq ans d’expérience, dit-il plus bas, je me suis fait mon opinion.

— Je vous écoute.

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