— C’est une question d’appel et d’énergie. Derrière chaque miracle, avant Lourdes, avant l’eau, il y a un appel. Une prière. Un espoir. Parfois, celui d’une famille. D’autres fois, de tout un village. Ces gens concentrent une formidable force d’amour, qui agit comme un aimant. Cette force attire une puissance supérieure, d’ordre cosmique mais de même nature. C’est cette puissance bienfaisante qui guérit. Une autre façon de dire que l’appel est entendu par Dieu.

Rien de neuf sous le soleil. Je soulignai :

— Derrière chaque pèlerin, il y a toujours une prière, un espoir.

— Je suis d’accord. Et je ne peux expliquer la sélection divine. Pourquoi tel sujet et pas un autre ? Mais de temps en temps, l’aimant fonctionne. La prière déclenche le… magnétisme divin.

— L’eau de la source ne joue donc aucun rôle ?

— Peut-être celui d’un conducteur, admit-il. L’énergie dont je parle serait comparable à une électricité transmise par l’eau de Lourdes. Etes-vous chrétien ?

— Pratiquant.

— Très bien. Alors vous pouvez saisir ce dont je parle. Cette force n’est pas un prodige, une énergie surnaturelle. Aujourd’hui, même les plus grands astrophysiciens en viennent à cette idée. Qu’y a-t-il derrière les atomes ? Qui les oriente, les ordonne ? Nous connaissons les quatre puissances élémentaires qui ont présidé à la création de l’univers : les deux forces nucléaires, la « forte » et la « faible », la force de gravité, la force électromagnétique. Il se pourrait qu’il y ait une cinquième force : l’esprit. De plus en plus de scientifiques émettent l’hypothèse qu’une telle puissance agit derrière l’organisation de la matière. Pour moi, cet esprit est amour. Qu’y a-t-il d’incroyable à imaginer que de temps à autre, cette force reconnaît l’un de nous ? Se focalise pour venir en aide à un simple mortel ?

Il était temps d’entrer dans le vif du sujet :

— C’est ce qui s’est passé pour Agostina ?

Il se redressa, brutalement :

— Pas du tout. Ce n’est pas cette puissance-là qui a sauvé la petite.

— Il en existerait une autre encore ?

Un sourire réchauffa son visage d’illuminé :

— Une version corrompue. Une force négative. Le mal. Agostina Gedda a été sauvée par le diable. (Il brandit un index menaçant.) Et attention : je l’ai toujours su ! Je n’ai pas attendu qu’elle zigouille son mari pour reconnaître sa nature maléfique.

Je n’ajoutai rien. Il suffisait d’attendre la suite. Bucholz se lissa le front :

— Sa visite à Lourdes n’avait pas donné de résultat. C’était évident.

Lorsqu’il y a guérison, elle est spontanée. Ou dans les jours qui succèdent à l’immersion. Chez Agostina, rien ne s’est passé. La gangrène a continué sa progression.

— Vous avez suivi le cas ?

— Je m’étais attaché à la petite. Avant le passage dans les piscines, l’auscultation au Bureau médical est obligatoire. Cette enfant de onze ans, dans son siège roulant, qui pourrissait à vue d’œil : cela m’a bouleversé. Le mois suivant, en juillet, j’ai moi-même effectué le voyage pour vérifier le diagnostic. Il n’y avait plus d’espoir.

— Agostina a pourtant guéri, quelques semaines plus tard.

— Le diable a agi quand la petite a sombré dans le coma.

— Comment le savez-vous ?

Nouveau silence, nouveau geste sur le front.

— Depuis le départ, j’avais des soupçons.

— Quels soupçons ?

Il souffla, comme s’il devait s’atteler à une explication très complexe.

— Je vous le répète : j’ai dirigé le BCM pendant vingt-cinq ans. Je connais les rouages de la ville, les réseaux qui y mènent. Les associations qui organisent les pèlerinages. Certaines d’entre elles ont mauvaise réputation.

Je songeais à l’unital6. Je suggérai ce nom. Bucholz acquiesça :

— Il y avait des rumeurs. On murmurait qu’au sein de cette organisation, on consolait parfois les espoirs déçus d’une drôle de manière… Passé un certain seuil de désespoir, l’homme est prêt à tout entendre. À tout essayer.

— Comme faire appel au diable ?

— Des éléments pourris, absolument pourris, de l’unital6 profitaient de certaines détresses pour proposer ce recours. Des messes noires, des invocations, je ne sais quoi au juste…

L’avertissement du prêtre famélique : « Dans les ténèbres, il y a plusieurs fronts. » Pour l’heure, j’en comptais trois. Les Sans-Lumière et leurs meurtres sous influence. Mes tueurs qui semblaient protéger la porte des Limbes. Et maintenant ces escrocs de l’au-delà, marchands de miracles au noir…

— Vous pensez que les parents d’Agostina se sont laissé convaincre ?

— La mère, pas le père. Il ne croyait à rien. Elle, croyait à tout.

— Elle a payé pour une messe noire ?

— J’en suis sûr.

— Et l’appel a été cette fois entendu ?

Il ouvrit ses mains puis les referma, comme un rideau de théâtre.

Перейти на страницу:

Похожие книги