Je pensai : « Sniper. Silencieux. Mon deuxième tueur. » On allait enfin pouvoir régler nos comptes. Cette idée me donna une énergie inattendue. Risquant un œil vers la baie fracassée, je déduisis l’angle de tir de l’agresseur. Posté au sommet de la colline qui surplombait la maison. Je me maudissais moi-même : une fois encore, je n’avais pas pris mon flingue. Et je ne pouvais plus me risquer à découvert jusqu’à la voiture.

Penché sous les balles, je sortis de ma planque et passai dans la cuisine, juste à ma gauche. J’attrapai le couteau le plus costaud que je pus trouver et repérai une porte arrière.

Je jaillis dehors, côté champs, prêt pour le duel.

Un duel risible.

Un tireur d’élite contre un équarisseur.

Un fusil d’assaut contre un couteau de cuisine.

<p>74</p>

Je rampai dans le jardin et observai le coteau. Pas question d’apercevoir l’homme camouflé, ni même le reflet de la lunette du fusil : aujourd’hui, les visées optiques sont en polymères et le verre de précision fumé. Je cherchai pourtant un signe, un indice, passant en revue chaque taillis, chaque buisson, en haut de la colline.

Rien.

Dans un ravin abrité, courbé parmi les herbes, j’attaquai mon ascension. Tous les cinquante pas, je remontais le flanc du fossé et plaçais ma main en visière. Toujours rien. Le tireur était sans doute abrité sous un tapis de branches et de feuilles, en tenue de camouflage. Peut-être même s’était-il concocté, comme les snipers de Sarajevo, un couloir de tir de plusieurs mètres…

Je grimpai encore. Au-dessus de moi, le vent frissonnait dans les cyprès. Soudain, alors que je jetais encore un regard, j’aperçus un éclair. Furtif, infime. Un déclic de métal, brillant au soleil. Une bague, une gourmette, un bijou. J’accélérai, levant les pieds pour amortir le bruit de ma course. Je ne pensais plus, n’analysais plus. Je montais au combat, c’était tout, concentré sur ma cible, située à deux cents mètres, selon une ligne oblique de trente degrés.

Enfin, le point culminant de la butte.

Un pas encore, et mon champ de vision s’ouvrit à 180 degrés.

Il était là, au pied d’un arbre.

Enorme, camouflé, invisible d’en bas.

Il portait un poncho kaki, capuche sur la tête. Un genou au sol, il était en train de démonter son arme — à moins qu’il ne la recharge. Un colosse. Sous la cape, plus de cent-cinquante kilos de chair bien pesés. L’obèse qui m’avait déjà bloqué le passage deux fois. Dans une impasse, à Catane. Dans l’escalier des musées du Vatican.

J’opérai une large boucle et revins vers lui, par l’arrière. Je n’étais plus qu’à dix mètres. Il dévissait le silencieux de son fusil. Le tube devait être brûlant. Il ne cessait de le saisir puis de le lâcher, comme lorsqu’on veut attraper un objet trop chaud.

Trois mètres. Un mètre… À cet instant, mû par un sixième sens, il tourna la tête. Je ne le laissai pas achever son geste. Je plongeai sur lui, enserrant sa gorge du bras gauche, pointant mon couteau sous son menton :

— Lâche ton fusil, haletai-je. Sinon, je te jure que je finis le boulot.

Il s’immobilisa, toujours à genoux. Arc-bouté sur son dos, j’avais l’impression d’étrangler un bœuf. J’enfonçai ma lame d’un bon centimètre. Sa graisse épousa le mouvement, sans saigner :

— Lâche-le, putain… Je ne plaisante pas !

Il hésita encore, puis lança l’arme à un mètre devant lui. Pas vraiment une distance de sûreté. Je soufflai :

— Maintenant, tu vas te retourner doucement et…

Un éclair dans sa main, un mouvement en arc, sur la droite. J’esquivai de côté. Le couteau commando siffla dans le vide. Je plantai mon genou dans ses reins, le forçant à se cambrer. Il abaissa à nouveau sa lame pour me toucher par la gauche. J’évitai encore le coup, les jambes pliées, les talons plantés dans le sol.

Il tenta de se retourner. Sa puissance était hallucinante. Nouveau coup, par le haut. Cette fois, il m’écorcha l’épaule. Je gémis et, d’un mouvement réflexe, plantai mon arme sous son oreille droite. Jusqu’à la garde. Un éclair de sang artériel zébra le ciel.

Le mastodonte se pencha en avant, se balança d’un genou sur l’autre. Je suivis le mouvement sans lâcher mon couteau. J’opérais un geste de va-et-vient serré, exactement comme un boucher tranchant la tête d’un bœuf. Le sang me poissait les doigts, surchauffait ma peau déjà brûlante. Ses chairs se refermaient sur mon poignet en un baiser abominable, une emprise de mollusque sous-marin.

Dans un sursaut, il posa un talon sur le sol et parvint à se relever pour retomber en arrière. Ses cent cinquante kilos s’écrasèrent sur moi. Mon souffle se bloqua net.

Je perdis conscience une seconde, me réveillai. Je n’avais pas lâché mon arme. Le poids lourd m’enfonçait dans la boue, battant des jambes et des bras, à la manière d’un poulpe géant. Son sang coulait et me submergeait.

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