À 2 heures du matin, j’espérais surprendre Sarrazin dans son lit et lui remettre les idées en place.

Je sortis sans bruit, arme au poing. L’averse s’était arrêtée. La lune réapparaissait, affûtant son reflet sur l’asphalte détrempé. Je descendis vers le chalet et stoppai sur le seuil. La porte d’entrée était ouverte — une flaque de pluie s’écoulait dans l’entrebâillement. Mauvais présage. J’évitai la flotte et me glissai à l’intérieur, en alerte maximum. Après le vestibule, un salon rectangulaire, ponctué de trois fenêtres.

Une voix me prévenait d’un désastre mais je la maintenais encore à distance.

J’appelai :

— Sarrazin ?

Pas de réponse. Je croisai la cuisine, une chambre, parfaitement rangée, et trouvai l’escalier. J’étais parcouru de tremblements, renforcés encore par mes vêtements mouillés.

— Sarrazin ?

Je n’attendais plus de réponse. Le lieu puait la mort.

En haut des marches, nouveau couloir. Nouvelle chambre. Celle de Sarrazin, sans doute. Je jetai un œil. Vide, impeccable. Je repris espoir. Le militaire était peut-être parti en mission ?

Un bourdonnement me répondit.

Des mouches, derrière moi. En cohortes.

Je suivis les insectes, qui se groupaient au fond du couloir, autour d’une porte entrouverte. La salle de bains. Les mouches vrombissaient, s’agglutinaient autour des gonds. L’odeur de pourriture était maintenant perceptible. Je m’approchai. Je rengainai mon arme, retins mon souffle et poussai la porte avec le coude.

L’infection de la chair en décomposition me sauta au visage. Stéphane Sarrazin était lové dans sa baignoire, pleine d’une eau brune et figée. Son torse dépassait de la surface, sa tête renversée en arrière, dans une cambrure de souffrance. Son bras droit pendait à l’extérieur, évoquant le Marat assassiné de David. Sur les carreaux du mur, au-dessus, des traînées de sang semblaient former un motif mais la réfraction de la lune éclaboussait la céramique. Je trouvai le commutateur.

Lumière crue sur l’horreur. Sarrazin n’avait plus de visage : il était écorché des sourcils au menton. Les doigts de sa main étaient brûlés. Son buste était ouvert du sternum jusqu’au pubis, qu’on devinait béant dans les flots sombres. Ses viscères s’étaient déroulés contre ses flancs et ses jambes repliées, offrant l’illusion d’une eau noire. Au-dessus, les mouches grondaient en vapeur incessante.

Je me reculai. Mes tremblements se transformaient en spasmes et je ne trouvais plus en moi aucune concentration, aucune acuité pour analyser la scène de crime. Je n’avais qu’un désir : foutre le camp. Mais je me forçai à regarder encore.

J’aperçus près de la baignoire un débris sans équivoque : le sexe de Sarrazin. Le tueur avait castré le militaire. Maintenant, avec le recul, je contemplai à nouveau les marques sur le mur de faïence. Elles dessinaient une phrase, en lettres de sang : le meurtrier avait utilisé le sexe de sa victime comme un pinceau. En longues capitales, il avait inscrit :

TOI ET MOI SEULEMENT.

L’écriture était celle du confessionnal.

Et j’étais certain que le message, encore une fois, s’adressait à moi.

<p>78</p>

Je m’éloignai à pleine vitesse de Besançon. Une seule idée maintenant sous mon crâne : le tueur ne pourrait expier ses crimes qu’avec son propre sang. C’était désormais la loi du talion. Œil pour œil. Sang contre sang.

Dans un village endormi, je repérai une cabine téléphonique. Je m’arrêtai et contactai le Centre Opérationnel de Gendarmerie de Besançon. Appel anonyme. Un nouveau nom sur la nécro du dossier. Presque une routine.

Puis la route à fond.

Mes pensées viraient au pur cauchemar. Le diable voulait que je suive sa trace — moi, et moi seul. Et il m’attendait, quelque part dans une vallée du Jura, JE PROTÈGE LES SANS-LUMIÈRE. Un diable qui veillait sur ses créatures et qui les vengeait de la pire façon, éliminant maintenant Sarrazin, enquêteur trop curieux.

Un hôtel, en urgence.

Une chambre, un lieu scellé, où prier pour le salut du gendarme et, peut-être, dormir quelques heures. Je repérai en bord de route un bâtiment surmonté d’un néon éteint. Je ralentis. C’était bien un hôtel, sans style, mangé par du mauvais lierre. Un deux-étoiles pour voyageurs de commerce.

Je réveillai l’hôtelier et me fis guider jusqu’à ma chambre. J’ôtai mes vêtements, plongeai sous la douche puis priai en caleçon dans l’obscurité. Je priai et priai encore pour Sarrazin. Sans parvenir à effacer mes soupçons. Malgré son agonie, malgré notre accord, je suspectais encore chez le gendarme un versant caché. Les fameux 30 % de culpabilité…

Je redoublai de ferveur dans ma prière, jusqu’à ce que mes genoux, sur le tapis élimé, me fassent mal. Alors seulement, je me glissai dans les draps. J’éteignis la lumière et laissai mes pensées courir, sans ordre ni logique.

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