Je plongeai dans les allées et scrutai les dossiers. Naissances, mariages, décès : tout était là. Un mur était consacré aux disparus — de la période d’après-guerre jusqu’à aujourd’hui. Je trouvai rapidement les années quatre-vingt.

J’attrapai la chemise « 1988 » et feuilletai les fiches jusqu’à novembre. Pas de certificat au nom de Manon Simonis. Mes mains tremblaient. Je dégoulinais sur place. Mois de décembre. Rien. Je remis tout en place.

Un bruit blanc résonnait en moi.

Un dernier truc à vérifier.

De nuit, Le Locle semblait plus sauvage encore que Sartuis. Une grande avenue de ville de Far West, des immeubles-bunkers fouettés par la pluie. Et la voix du père Mariotte, au fond de mon crâne, m’expliquant que Manon était enterrée de l’autre côté de la frontière :

— Sa mère a voulu éviter les médias, le tapage…

Le cimetière se situait au bout de la ville. Je garai la voiture, attrapai ma lampe et remontai l’allée de sapins. J’escaladai la grille et retombai dans une flaque, de l’autre côté.

La mort rend les hommes égaux. Les cimetières aussi. Les stèles, les croix : des verrous de pierre qui scellaient tout — les vies, les destins, les noms. J’avançai et évaluai le boulot : six allées, ouvrant de part et d’autre sur plusieurs dizaines de tombes. Au bas mot, trois ou quatre cents sépultures à déchiffrer.

J’attaquai le premier sentier, torche braquée. La pluie était si serrée qu’elle n’était plus qu’un rideau continu. Le vent frappait en rafales, devant, derrière, sur les côtés, avec la violence d’un boxeur qui s’acharne sur un outsider, acculé dans les cordes.

Première allée : pas de Manon Simonis.

Deuxième allée : pas de Manon Simonis.

Troisième, quatrième, cinquième : TOUJOURS PAS DE MANON.

Le rayon de ma torche glissait sur les croix, les noms, et c’était comme un compte à rebours qui me projetait vers une vérité hallucinante. Depuis combien de temps avais-je compris ? Depuis combien de secondes mon hypothèse s’était-elle transformée en certitude absolue ?

À la fin de la sixième allée, je tombai à genoux dans les graviers.

L’enfant n’était pas morte en 1988.

C’était une bonne et une mauvaise nouvelle.

Bonne : Manon avait survécu à son propre assassinat.

Mauvaise : c’était grâce au diable.

Elle était une Sans-Lumière et elle avait tué sa mère.

<p>IV</p><p>MANON</p><p>77</p>

Première urgence.

Régler mes comptes avec Stéphane Sarrazin.

Le gendarme avait toujours su que Manon était vivante. Lorsqu’il avait obtenu la charge de l’enquête Simonis, il avait dû consulter le dossier de 1988. Il prétendait que ce dossier n’existait plus mais il mentait, j’en étais sûr maintenant. Il avait dû aussi contacter Setton, devenu préfet, et les autres enquêteurs. Il savait tout. Pourquoi ne m’avait-il pas dit l’essentiel ? Je franchis de nouveau la frontière, la rage au ventre. Et tentai de retracer les faits de l’époque.

Novembre 1988.

Craignant le harcèlement des médias, la mère et les responsables de l’enquête se mettent d’accord pour cacher la survie de l’enfant. Le juge de Witt, le commandant Lamberton, le commissaire Setton, les avocats ferment leur gueule. Quant au procureur, il lâche quelques communiqués sibyllins, pour donner le change, puis plus rien. Le secret de l’instruction, verrouillé à double tour.

Décembre 1988.

Sylvie Simonis vit une période d’intense confusion. Elle vient de tuer sa propre fille pour détruire le diable qui est en elle, mais l’enfant a survécu. Que peut-elle penser ? Je devine : chrétienne, Sylvie voit dans cette résurrection l’action de Dieu. C’est l’histoire d’Abraham. Yahvé n’a pas voulu qu’elle sacrifie sa fille. Sylvie donne une autre chance à Manon. Le miracle a sans doute purifié son âme — et chassé la Bête.

La suite, je la voyais bien nette, sur fond de prières et de planques. Sylvie avait élevé Manon en secret, quelque part dans les vallées du Jura. Ou ailleurs. Un détail prenait maintenant son sens : les virements sur un compte suisse, depuis quatorze ans. Ils n’étaient destinés ni à un maître chanteur, ni à Sylvie elle-même. Mais aux tuteurs de sa fille ! Qui étaient-ils ? Manon avait-elle vécu en Suisse ? Avait-elle conservé son véritable nom ?

Sarrazin avait intérêt à se mettre à table.

Il m’avait donné son adresse personnelle. Il n’habitait pas la caserne de Trepillot mais une maison isolée, à la sortie sud de Besançon. La baraque appartenait à un hameau : « Les Mulots ». Sarrazin m’avait parlé d’un chalet à l’écart. Je contournai la ville et repérai l’enseigne.

En contrebas de la route, le toit de bois flottait dans l’obscurité.

Je m’arrêtai cinquante mètres avant, à l’abri des regards, et attrapai mon sac. Je saisis la housse en cordura, y puisai les pièces détachées du Glock 21 et montai l’arme en toute rapidité. Je glissai un chargeur de balles Arcane et fis monter une cartouche dans le canon. Je soupesai l’engin. Bien qu’en polymères, il était plus lourd que le 9 mm Para. Un automatique compact, ravageur, qui correspondait, exactement, à mon état d’esprit.

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