Je stoppai cent mètres avant et réfléchis. C’était quitte ou double : soit les hommes de permanence étaient de bonne composition et m’ouvraient leurs archives, soit ma carte de flic ne suffisait pas et ma piste se fermait d’elle-même. Je ne pouvais pas prendre ce risque.

Je redémarrai, dépassai l’héliport puis me rangeai après le premier virage, sous les arbres. Je revins à pied, abordant le hangar par l’arrière. Je lançai un regard sur le côté. Trois hommes discutaient sur la piste, près de l’hélicoptère. Avec un peu de chance, les bureaux seraient vides.

Je longeai le mur et pénétrai dans l’entrepôt. Mille mètres carrés d’un seul tenant. Deux hélicoptères, à moitié démontés, évoquant des insectes aux ailes démantibulées. Personne. Surplombant l’atelier, à gauche, une mezzanine abritait une salle vitrée. Pas un mouvement là-haut non plus.

Je grimpai les marches et poussai la porte de verre. Un ordinateur était en veille sur le bureau principal. J’appuyai sur la touche d’espacement. L’écran s’alluma, avec sa série d’icônes. J’étais en veine. Tout était là, soigneusement titré : les déplacements, les clients, les moyennes de consommation de kérosène, les carnets d’entretien, les factures…

Pas de mot de passe, pas de listings labyrinthiques, pas de logiciels inconnus. Une superveine. Je cliquai sur le document « Urgences », et trouvai un dossier pour chaque année.

Bref regard par la baie vitrée : toujours personne en vue. J’ouvris « 1988 » et fis défiler la liste jusqu’à novembre. Les missions dans la région n’étaient pas nombreuses. Je repérai la feuille de route qui m’intéressait :

Jet-Ranger 04

18 novembre 1988, 19 h 22, APPEL XM 2453 : SAMU/Hôpital Sartuis. DESTINATION : Site d’épuration Sartuis.

Carburant : 70 %.

18 novembre 1988, 19 h 44, TRANSFERT XM 2454 : SAMU/Hôpital Sartuis. DESTINATION : annexe des Champs-Pierres du CHU Vaudois (CHUV) Lausanne, Service de Chirurgie Cardiovasculaire. CONTACT : Moritz Beltreïn, chef de service.

Carburant : 40 %.

J’accusai le coup. Manon n’avait pas été transférée dans un hôpital de Besançon. L’hélicoptère avait franchi la frontière suisse et s’était directement rendu à Lausanne. Pourquoi là-bas ? Pourquoi ce service — chirurgie cardiovasculaire — pour accueillir une enfant noyée ?

Les synapses de mon cerveau fonctionnaient à la vitesse du son. Je devais rencontrer l’urgentiste qui avait assuré le transfert de Manon Simonis. L’idée de cette destination ne pouvait venir que de lui.

— Qu’est-ce que vous foutez là ?

Une ombre entra dans mon champ de vision, sur la gauche.

— Je vais vous expliquer, fis-je avec un large sourire.

— Ça va être difficile.

L’homme serrait les poings. Un mètre quatre-vingt-dix, cent kilos minimum. Pilote ou technicien. Un colosse capable de déplacer un hélicoptère à mains nues.

— Je suis policier.

— Va falloir trouver mieux, mon gars.

— Laissez-moi vous montrer ma carte.

— Tu bouges, je t’assomme. Qu’est-ce que tu fous dans notre bureau ?

Malgré la tension, je ne songeai qu’à ma découverte. Le CHUV de Lausanne, chirurgie cardiovasculaire. Pourquoi cette destination ? Y avait-il dans ce département un magicien susceptible de réanimer Manon ?

Le type s’approcha du bureau et attrapa le téléphone :

— Si t’es vraiment flic, on va appeler tes collègues de la gendarmerie.

— Aucun problème.

Je pensai au gâchis de temps : les explications au quartier-général de Morteau, les appels à Paris, la nouvelle de la mort de Sarrazin qui viendrait ajouter à la confusion. Au moins trois heures de grillées. Je ravalai ma colère derrière mon sourire.

Avant que le gaillard ne décroche, le téléphone sonna. Il porta le combiné à son oreille. Son expression changea. Il attrapa un bloc, nota des coordonnées puis marmonna :

— On arrive.

Il raccrocha et posa les yeux sur moi.

— On peut dire que t’as du bol. (Il désigna la porte.) Tire-toi.

Sauvé par le gong. Une urgence qui tombait à pic. Je partis à reculons vers le seuil et plongeai dans l’escalier. À mi-course, le gus me dépassa. Il sauta sur le sol puis bondit dehors, tenant une feuille à la main, son autre bras mimant l’hélice au-dessus de sa tête. Aussitôt, les autres types foncèrent vers l’hélicoptère. Quand les pales entrèrent en mouvement, j’avais déjà franchi le portail de l’héliport.

L’engin décolla alors que je continuais à marcher. Il frôla les cimes du sous-bois, arrachant les dernières feuilles rouges aux arbres. Je levai les yeux — il me sembla que le pilote, le colosse du bureau, m’observait à travers la vitre du cockpit.

Je démarrai à mon tour, dans le tourbillon de feuilles et de brindilles propulsé dans les airs. Lausanne.

La clé de l’affaire était là-bas.

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