— Les NDE ne sont provoquées que par l’asphyxie progressive du cerveau. Au seuil de la mort, le cerveau n’est plus irrigué. Il se produit alors une libération massive d’un neuromédiateur, le glutamate. On suppose que le cerveau, en réaction à cette saturation, libère une autre substance qui provoque le « flash ».
— Quelle substance ?
— Nous n’en savons rien. Mais des chercheurs suivent cette piste. Nous aurons, un jour ou l’autre, la réponse. Dans tous les cas, il ne s’agit pas d’une visite métaphysique. Ni de Dieu, ni du diable, ni d’aucun esprit frappeur !
La version de Beltreïn était rassurante. Mais je ne pouvais pas non plus y souscrire totalement. Toutes les révélations mystiques auraient pu être décrites de la même manière, en termes de sécrétions et de fusions chimiques. Cela n’enlevait rien à leur réalité ni à leur grandeur. Le médecin conclut :
— Luc Soubeyras m’avait prévenu que, lorsque vous viendriez, des choses graves seraient survenues. Que s’est-il passé ?
Encore une confirmation : Luc avait tout prémédité. Lorsqu’il avait visité Beltreïn, il savait déjà qu’il mettrait fin à ses jours. Ou craignait-il seulement d’être éliminé par ceux qui avaient essayé de me tuer ?
— Luc Soubeyras a tenté de se suicider.
— Il s’en est sorti ?
— C’est incroyable mais il a été sauvé par votre méthode. Il s’est noyé près de Chartres. Les urgentistes l’ont transféré dans un hôpital qui possédait une machine de transfusion sanguine. Ils ont appliqué votre technique. Actuellement, il est dans le coma.
Beltreïn ôta ses lunettes. Il se massa les paupières et je ne pus voir ses yeux. Lorsqu’il laissa tomber sa main, ses montures étaient déjà revenues en place. Il murmura d’une voix rêveuse :
— Extraordinaire, en effet… Il était tellement passionné par l’histoire de Manon. Il a donc été sauvé de la même façon. C’est une boucle fantastique pour votre affaire, non ?
Je me levai à mon tour, sans répondre. Je passai aux vérifications d’usage :
— Est-ce que le nom d’Agostina Gedda vous dit quelque chose ?
— Non.
— Raïmo Rihiimäki ?
— Non. Qui sont-ils ? Des suspects ?
— Il est trop tôt pour vous répondre. Les crimes se succèdent. Les coupables aussi. Mais une autre vérité se cache derrière cette série.
— Vous pensez que Luc avait découvert cette vérité ?
— J’en suis sûr.
— Ce serait la raison de son suicide ?
— Je n’ai plus aucun doute non plus à ce sujet.
— Et vous suivez la même route ?
— N’ayez crainte. Je ne suis pas un kamikaze.
J’ouvris la porte. Beltreïn me rejoignit sur le seuil. Il m’arrivait à l’épaule mais il était deux fois plus large que moi :
— Si vous retrouvez Manon, faites-moi signe.
— Je vous le promets.
— Promettez-moi autre chose. Prenez des gants avec elle. C’est une jeune femme très… vulnérable.
— Je vous le jure.
— J’insiste. Son enfance l’a marquée à jamais.
Sa prévenance commençait à m’irriter. Je répondis sèchement :
— Je vous l’ai dit : je connais son dossier.
— Vous ne savez pas tout.
— Quoi ?
— Je dois vous révéler une chose que je n’ai dite à personne. Même pas à sa mère.
Je lâchai la poignée et revins dans le bureau, tentant toujours d’attraper le regard du médecin, au-dessus de son masque d’écaille. Impossible.
— Lorsque Manon a intégré mon service, nous avons procédé à une auscultation détaillée.
— Et alors ?
— Elle n’était plus vierge.
Mon sang se figea. Les anneaux du serpent se multipliaient encore une fois. Une nouvelle idée s’empara de moi. J’imaginais maintenant Cazeviel et Moraz dans la peau de terribles corrupteurs. C’étaient eux, et eux seuls, qui avaient débauché Manon. « Le diable sur son dos » n’était autre que ces deux salopards. Ils l’avaient influencée. Ils lui avaient donné des objets sataniques. Et ils l’avaient violée.
— Merci de votre confiance, fis-je d’une voix blanche.
En traversant les jardins zen, glacés de lumière, je me laissai aller à une autre spéculation. Si Sylvie Simonis avait connu ce fait à propos de sa fille, elle aurait soupçonné un autre coupable.
Satan en personne.
80
Fouiller l’appartement de Manon Simonis : cette recherche ne m’apporterait rien, j’en étais persuadé, mais je devais boucler cette piste. Auparavant, je devais régler un autre détail. Outre Sarrazin, une personne m’avait menti. Quelqu’un qui avait toujours connu la vérité sur Manon et qui m’avait laissé avancer dans la nuit : Marilyne, la missionnaire de Notre-Dame-de-Bienfaisance. J’entendais encore sa voix :
« Sylvie a été pardonnée. J’ai la preuve de ce que j’avance, vous comprenez ? »
Marilyne savait tout. Elle avait accompagné Sylvie Simonis dans sa rédemption, durant sa retraite à Bienfaisance. Je composai son numéro. Au bout de trois sonneries, son timbre nasillard claqua :
— Allô ? Qui est à l’appareil ?
Je revis les yeux d’huître et la pèlerine noire :
— Mathieu Durey.
— Que voulez-vous ?
— Rétablir une situation. Je n’aime pas rester sur un mensonge.
— Je vous ai tout dit. Sylvie Simonis a séjourné à la fondation trois mois. La mort de sa petite fille…
— Nous savons vous et moi que Manon n’est pas morte.