Il y eut un silence. La respiration de la femme résonnait dans mon cellulaire. Elle reprit, d’une voix fatiguée :
— C’est un miracle, vous comprenez ?
— Cela n’enlève rien au crime de Sylvie.
— Je ne suis pas là pour juger. Elle m’a tout raconté. À l’époque, elle était en lutte contre des forces… terribles.
— Je connais l’histoire, moi aussi. Sa version de l’histoire.
— Manon était possédée. Le geste même de Sylvie a été provoqué, indirectement, par le démon. Dieu les a sauvées toutes les deux !
— Quand Manon s’est réveillée, comment était-elle ?
— Transfigurée. Elle ne manifestait plus aucun signe satanique. Mais il fallait rester sur ses gardes. Vous vous souvenez du livre de Job ? Satan dit : «
Maintenant, la question essentielle :
— Où est Manon aujourd’hui ?
— Elle vit à Lausanne.
— Non. Je veux dire : actuellement.
— Elle n’est plus là-bas ?
Elle ne simulait pas l’ignorance. Nouvelle impasse. Je changeai de voie :
— Manon, vous l’avez bien connue ?
— Je l’ai vue quelquefois, à Lausanne. Elle refusait de traverser la frontière.
— Se rendait-elle parfois dans un autre lieu ? Une maison de campagne ? Chez des amis ?
— Manon ne voyageait pas. Manon avait peur de tout.
— Elle n’avait pas un fiancé ?
— Je n’en sais rien.
Je marquai un temps, anticipant la violence de ma dernière question :
— Pensez-vous qu’elle ait pu tuer sa mère ?
— Le coupable, vous le connaissez. C’est Satan. Il est revenu se venger.
— À travers Manon ?
— Je ne sais pas. Je ne veux rien savoir. À vous de trouver. À vous d’anéantir la Bête, au fond des âmes.
— Je vous rappellerai.
Je tournai la clé de contact et cherchai la direction du centre-ville, où se trouvait le pied-à-terre de Manon. Au bout de quelques minutes, mon portable vibra. Je consultai l’écran. La ligne privée de Luc. Je n’eus pas le temps de dire « allô ».
— Il faut que je te voie. C’est urgent.
La voix de Laure, précipitée. Je crus que le pire était survenu.
— Qu’est-ce qui se passe ? Luc n’est pas… ?
— Non. Son état est toujours stationnaire. Mais je veux te montrer quelque chose.
— Dis-moi.
— Pas au téléphone. Je dois te voir. Où tu es ?
— Je ne suis pas à Paris.
— À quelle heure peux-tu être chez moi ?
Le ton n’appelait aucune esquive. Je réfléchis. Manon n’avait laissé aucun indice derrière elle. La fouille de son appartement n’allait rien donner. Je consultai ma montre : 14 h 40.
— Je peux être chez toi en fin de journée.
— Je t’attends.
Sous le ciel nébuleux, je filai à la gare centrale et déposai ma voiture de location. Un TGV partait pour Paris à 15 h 20. J’achetai mon billet et me réfugiai en première. Je redoutais ce voyage. Mes obsessions allaient encore m’assaillir. Je me rencognai dans mon siège et me concentrai sur les explications de Beltreïn. Oui, le retour à la vie de Manon était un miracle, mais son sauveur n’avait rien de divin ni de maléfique. Il portait des lunettes opaques et des Stan Smith.
À force de ruminer cette pensée, je finis par m’endormir. Quand je me réveillai, nous n’étions plus qu’à une demi-heure de Paris. Mes angoisses ressurgirent aussitôt. La pensée de Manon me déchira le ventre. Ange ou démon ? Je ne pouvais rester sur cette question. Par tous les moyens, je devais la retrouver.
Je filai dans une agence de location et choisis une Audi A3, pour ne pas être dépaysé. Direction : rue Changarnier, près de la porte de Vincennes.
Il faisait moins froid qu’à Lausanne mais une averse violente battait le bitume.
Quand Laure m’ouvrit, j’éprouvai un choc. En huit jours, elle avait perdu plusieurs kilos. Tout son corps semblait brûlé, réduit sous une peau de cendre.
— Je viens de coucher les petites. Entre.
Boiseries claires, bibelots, livres : tout était en place. L’odeur de cire et de désinfectant aussi. Je m’installai sur le canapé. Laure avait préparé du café. Elle le servit en quelques gestes saccadés. Le temps que je prenne ma tasse, elle avait disparu. À son retour, elle tenait une grosse enveloppe kraft qui paraissait contenir des objets. Elle la posa sur la table basse puis s’assit en face de moi.
— J’ai décidé de vendre la maison de Vernay.
— Je peux fumer ? demandai-je.
— Non. (Elle posa ses mains à plat sur la table basse.) Écoute-moi. Hier, je suis retournée là-bas. Faire du rangement. Il y a longtemps que je voulais le faire, mais je n’avais pas le courage d’affronter la maison, tu comprends ?
— Tu es sûre que je ne peux pas fumer ?
Elle me foudroya du regard.
— J’ai retourné toute la baraque, du grenier au garage. Dans le grenier, voilà ce que j’ai trouvé.
Elle saisit l’enveloppe et la renversa. Des objets roulèrent : une croix inversée, un calice souillé de sang, des hosties croûtées de matières brunes et blanchâtres, des bougies, des figurines noires, rappelant les démons d’Asie Mineure. Un chapelet d’accessoires sataniques. Je m’interrogeai à voix haute :