— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Tu le sais très bien.

Je pris, du bout des doigts, les hosties. Les matières qui les maculaient devaient être de la merde et du sperme. Quant aux bougies, une tradition satanique voulait qu’on en concocte avec de la graisse humaine pour les célébrations sacrilèges.

— Luc effectuait des recherches sur le diable, fis-je d’une voix mal assurée. Ces trucs doivent être des pièces à…

— Arrête. J’ai trouvé des traces de sang dans le grenier. Et aussi des traces d’autre chose. Luc pratiquait des cérémonies. Il se branlait sur ces hosties. Il se sodomisait avec ce crucifix ! Il invoquait le diable ! Dans notre maison !

— Luc enquêtait sur des satanistes et…

Laure frappa la table de ses deux paumes :

— Luc pratiquait le satanisme depuis des mois.

Je restai sans voix. C’était absurde. Luc ne pouvait avoir versé dans de telles turpitudes. Voulait-il vérifier quelque chose ? Était-il sous influence ? Peut-être un nouveau pas vers les raisons de son suicide… Peu inspiré, je demandai :

— Que veux-tu que je fasse ?

— Prends ces merdes et disparais.

Elle avait parlé avec hargne et épuisement. Je repoussai, de l’avant-bras, les objets dans l’enveloppe. J’éprouvais une véritable répulsion à les toucher. La voix de Laure trancha :

— Tout ça, c’était écrit. Et c’est aussi de ta faute.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Votre religion. Vos grands discours. Vous vous êtes toujours crus au-dessus des autres. Au-dessus de la vie.

Je fermai l’enveloppe sans répondre. Elle continua, laissant aller ses larmes :

— Et ce sale boulot de flic… Il a toujours été une excuse. Cette fois, il faut accepter la vérité. Luc a perdu les pédales. Pour de bon. (Elle secoua la tête, riant presque entre ses larmes.) Le satanisme…

— Luc était un vrai chrétien, tu ne peux pas revenir là-dessus. Jamais il n’aurait basculé dans des pratiques pareilles.

Elle eut un mauvais sourire, entre deux sanglots :

— Fais un effort, Mathieu. La théorie des deux extrêmes, tu n’en as jamais entendu parler ?

Je distinguais des petits vaisseaux éclatés dans le blanc de ses yeux. Son nez coulait mais elle ne songeait pas à l’essuyer.

— À force d’excès, les contraires se rejoignent. À force d’être mystique, Luc est devenu satanique. Le principe est connu, non ? (Elle renifla.) Toutes les religions ont un versant extrême, qui finit par renverser leurs valeurs fondamentales.

Son discours m’étonnait. Je ne la voyais pas réfléchir sur les confins du mysticisme. Pourtant, elle avait raison. Moi-même j’avais étudié cette inversion des pôles dans la religion catholique. Les pages magnifiques de Huysmans à propos de Gilles de Rais, compagnon de Jeanne d’Arc, mystique passionné, devenu tueur en série. Huysmans analysait comment, à une certaine altitude, seul l’excès compte, et comment, dans ce vertige, on peut traverser le miroir.

— Donne-moi du temps, tentai-je encore. Je vais trouver une explication…

— Non, dit-elle en se levant. Je ne veux plus entendre parler d’enquête. Et je ne veux plus que tu viennes à l’hôpital. Si, par bonheur, Luc se réveille, il ne sera plus jamais question ni de votre foi malsaine, ni de son boulot de flic !

Je me levai à mon tour, l’enveloppe sous le bras, et me dirigeai vers la porte :

— Tu ne m’as pas dit comment il allait.

— Pas de changement.

Elle marqua un temps, sur le seuil. Ses yeux étaient à nouveau secs. C’était maintenant la colère qui la consumait des pieds à la tête.

— Selon les médecins, ça peut durer des années. Ou finir demain. (Elle essuya ses mains sur sa jupe.) Voilà comment je vis !

Je me creusai les méninges pour trouver une phrase réconfortante. En vain. Je balbutiai quelques paroles d’adieu et disparus dans l’escalier.

Je m’arrêtai devant ma voiture, sous la pluie. Une feuille de papier était pliée sous l’un des essuie-glaces. Je lançai un regard autour de moi : la rue était déserte. Je saisis le document.

« Rendez-vous à la Mission Catholique Polonaise,

263 bis, rue Saint-Honoré. À 22 heures. »

Je relus plusieurs fois la phrase, l’intégrant lentement. Un rendez-vous dans une église polonaise. Un piège ? Je scrutai l’écriture manuscrite : des pleins, des déliés réguliers, un graphisme sûr et apaisé. Rien à voir avec les « Je t’attendais » et « Toi et moi seulement » de mon diable.

Il était plus de 20 heures. J’empochai la feuille et montai en voiture. Une demi-heure plus tard, j’étais dans mon appartement. Je n’y avais pas mis les pieds depuis une semaine mais je n’éprouvai pas le moindre sentiment de réconfort. La même question me travaillait toujours. Qui avait écrit ce mot ? Je songeai à Cazeviel, à Moraz. Un troisième meurtrier ?

Une fois douché et rasé, j’endossai un costume. Nouant ma cravate, une idée me saisit. Une idée venue de nulle part, mais qui prit aussitôt la force d’une évidence.

Manon Simonis en personne m’avait donné ce rendez-vous.

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