Mais Sam ne répondit pas : son regard était fixé vers le haut de la falaise. « Têtes de courge ! dit-il. Pauvres nouilles ! Ma belle corde ! Là voilà prise à une souche, et nous on est en bas. On pouvait pas lui laisser un plus beau petit escalier, à cette fouine de Gollum. Autant mettre une pancarte pour lui montrer de quel côté on est partis ! Je me disais aussi que ça semblait un peu trop facile. »

« Si tu peux me dire comment nous aurions pu chacun nous servir de la corde tout en l’emportant avec nous, alors je veux bien m’appeler moi aussi tête de courge, ou tout autre nom que ton ancêtre t’a donné, dit Frodo. Va la détacher et redescends, si tu veux ! »

Sam se gratta la tête. « Non, je vois pas comment, je vous prie de m’excuser, dit-il. Mais j’aime pas être obligé de la laisser, ça c’est un fait. » Il caressa le bout de la corde et la secoua doucement. « C’est dur de me séparer d’une chose qui vient du pays des Elfes. Faite par Galadriel elle-même, peut-être, qui plus est. Galadriel », murmura-t-il, hochant la tête avec tristesse. Il leva les yeux et tira une dernière fois sur la corde en guise d’adieu.

À la plus grande surprise des deux hobbits, elle se détacha. Sam tomba à la renverse, et les longues boucles grises glissèrent sur lui en silence. Frodo rit. « Qui a fait le nœud ? dit-il. Encore heureux qu’il ait tenu aussi longtemps ! Et dire que j’y ai mis tout mon poids ! »

Sam ne rit pas. « Je suis peut-être pas très bon à la grimpe, monsieur Frodo, dit-il d’un ton blessé, sauf que j’en connais un bout sur les cordes et les nœuds. C’est de famille, comme on dit. Mon grand-papa, voyez, et puis mon oncle Andy, lui qu’était le frère aîné de l’Ancêtre, ils ont eu longtemps une corderie proche de Champfunel. Et j’ai fait un nœud aussi solide que n’importe qui peut en faire, dans le Comté ou en dehors. »

« Alors la corde a dû se rompre – elle se sera usée contre le rocher, je suppose », dit Frodo.

« Je parierais que non ! » dit Sam, d’un ton encore plus offensé. Il se pencha et en examina chaque extrémité. « Non, non plus. Pas le moindre fil ! »

« Dans ce cas, j’ai bien peur que ç’ait été le nœud », dit Frodo.

Sam secoua la tête et ne répondit pas. Il faisait glisser la corde entre ses doits d’un air pensif. « Comme vous voudrez, monsieur Frodo, finit-il par dire, mais je pense que la corde est venue toute seule – quand j’ai appelé. » Il la roula sur elle-même et la rangea amoureusement dans son paquet.

« Pour ça, elle est venue, dit Frodo : c’est le principal. Mais maintenant, il faut penser à ce que nous allons faire. La nuit nous aura bientôt rejoints. Comme les étoiles sont belles, et le clair de lune ! »

« Oui, ils redonnent du cœur, hein ? Et Lune grossit. Ça fait une ou deux nuits qu’on l’a pas vu, avec tous ces nuages. Il commence à donner pas mal de lumière. »

« Oui, dit Frodo ; mais il ne sera pas à son plein avant quelques jours. Je ne crois pas qu’on va essayer de passer les marais sous un seul quartier de lune. »

Aux premières ombres de la nuit, ils entreprirent l’étape suivante de leur voyage. Sam se retourna au bout d’un moment et regarda le chemin qu’ils avaient suivi. L’ouverture du ravin était comme une fente noire dans la sombre falaise. « Je suis content qu’on ait récupéré la corde, dit-il. On a laissé un beau casse-tête à ce misérable chenapan, en tout cas. Qu’il essaie ses sales pieds claquants sur ces saillies ! »

Ils s’éloignèrent des bords de la falaise, contraints de se frayer un chemin à travers un désert de gros rochers et de pierres inégales, rendus glissants par la pluie forte. Le sol continuait de descendre en pente raide. Ils n’étaient pas encore parvenus bien loin qu’ils virent une grande fissure noire s’ouvrir tout à coup à leurs pieds. Elle n’était pas très large, mais assez pour qu’ils ne s’aventurent pas à sauter par-dessus dans la pénombre. Ils croyaient entendre de l’eau gargouiller en son creux. Sur leur gauche, elle remontait vers le nord en direction des collines, leur barrant ainsi la route de ce côté, du moins tant qu’il ferait nuit.

« On ferait mieux de redescendre vers le sud en restant le long de la falaise, je pense, dit Sam. On trouvera peut-être un recoin quelque part par là, ou même une caverne. »

« Oui, je suppose, dit Frodo. Je suis fatigué, et je ne pense pas pouvoir me démener beaucoup plus longtemps parmi ces pierres – même si tout retard me pèse. Je voudrais qu’il y ait devant nous un sentier déjà tracé : alors je continuerais jusqu’à ce que les jambes me lâchent. »

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