On apporta le vin ; puis Anborn entra, transportant Gollum. Il lui ôta la cagoule et le remit sur ses pieds, restant debout derrière lui afin de le soutenir. Gollum plissa les yeux, cachant la malveillance de son regard sous ses paupières lourdes et exsangues. Il faisait vraiment triste figure, ruisselant et froid, empestant le poisson (il en serrait encore un dans sa main) ; ses mèches clairsemées pendillaient comme des algues fétides sur son front osseux, et son nez coulait.

« Desserrez ! Desserrez ! dit-il. La corde nous fait mal, si, si, elle nous fait mal, et on n’a rien fait. »

« Rien fait ? » répéta Faramir, posant un regard acéré sur le misérable devant lui, mais sans qu’aucune expression ne parût sur ses traits, fût-elle de colère, de pitié ou de stupéfaction. « Rien fait ? N’as-tu jamais rien fait qui méritât que l’on t’inflige les liens, ou un pire châtiment ? Il ne m’appartient pas d’en juger, heureusement. Mais cette nuit, tu es venu là où il est mortel d’aller. Les poissons de cet étang sont chèrement payés. »

Gollum laissa tomber le poisson qu’il tenait. « Veut pas poisson », dit-il.

« Le prix ne porte pas sur le poisson, dit Faramir. Le seul fait de venir ici et de contempler l’étang est passible de peine de mort. Je t’ai épargné jusqu’ici à la prière de Frodo, qui m’assure que, de lui au moins, tu as mérité certain remerciement. Mais tu devras aussi me satisfaire. Quel est ton nom ? D’où viens-tu ? Et où t’en vas-tu ? Quelle affaire t’occupe ? »

« On est perdus, perdus, dit Gollum. Pas de nom, pas d’affaire, pas de Trésor, rien. Seulement vide. Seulement faim ; oui, on a faim. Quelques petits poissons, de vilains petits poissons pleins d’arêtes, pour une pauvre créature, et ils disent la mort. Ils sont tellement sages ; tellement justes, tellement, tellement justes. »

« Pas très sages, dit Faramir. Mais justes : oui, peut-être, aussi justes que nous l’autorise notre peu de sagesse. Relâchez-le, Frodo. » Faramir prit un petit couteau à sa ceinture et le remit à Frodo. Gollum, se méprenant sur son geste, poussa un cri aigu et s’effondra.

« Allons, Sméagol ! dit Frodo. Il faut me faire confiance. Je ne te laisserai pas tomber. Réponds-lui en toute honnêteté, si tu le peux. Cela va t’aider et non te nuire. » Il trancha les liens qui lui retenaient les poignets et les chevilles, puis il l’aida à se relever.

« Viens çà ! dit Faramir. Regarde-moi ! Connais-tu le nom de cet endroit ? Y es-tu déjà venu ? »

Gollum leva lentement les yeux et les plongea malgré lui dans ceux de Faramir. Toute lumière s’éteignit en eux et, tels deux globes pâles et mats, ils fixèrent un moment les yeux clairs et imperturbables de l’homme du Gondor. Il y eut un silence immobile. Puis Gollum baissa la tête et se recroquevilla lentement sur le sol, grelottant. « On sait pas et on veut pas savoir, gémit-il. Jamais venu ici ; jamais revenir. »

« Il y a dans votre esprit des portes verrouillées et des fenêtres closes, et derrière elles, des chambres obscures, dit Faramir. Mais pour l’heure, j’estime que vous dites la vérité. Cela vaut mieux pour vous. Quel serment êtes-vous prêt à jurer de ne jamais revenir ; et de ne jamais conduire en ces lieux, par la parole ou par les gestes, aucun être vivant ? »

« Le Maître sait, dit Gollum, jetant à Frodo un regard de côté. Oui, il sait. On promettra au Maître, s’il nous sauve. On promettra à Cela, oui. » Il rampa aux pieds de Frodo. « Sauvez-nous, gentil Maître ! geignit-il. Sméagol promet au Trésor, il donne sa parole. Jamais revenir, jamais parler, non, jamais ! Non, trésor, non ! »

« Êtes-vous satisfait ? » demanda Faramir.

« Oui, dit Frodo. Du moins, il vous faut accepter cette promesse ou faire appliquer votre loi. Vous n’obtiendrez rien d’autre. Mais je lui ai promis qu’il ne lui arriverait rien, s’il venait à moi. Et je ne voudrais pas que l’on puisse dire que j’ai manqué à ma parole. »

Faramir resta un moment à réfléchir. « Très bien, finit-il par dire. Je te rends à ton maître, à Frodo fils de Drogo. Qu’il déclare ce qu’il entend faire de toi ! »

« Mais, seigneur Faramir, dit Frodo, s’inclinant, vous n’avez toujours pas déclaré vos intentions concernant ledit Frodo, et tant qu’elles ne sont pas connues, il ne peut faire aucun projet pour lui-même ou ses compagnons. Votre jugement a été reporté jusqu’au matin ; mais voici que le matin approche. »

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