Il se tourna vers Gollum. « Sais-tu où nous sommes ? » demanda-t-il.
« Oui, Maître. Endroits très dangereux. C’est la route qui part de la Tour de la Lune, Maître, et elle descend vers la ville en ruine sur les bords du Fleuve. La ville en ruine, oui, endroit très malsain, rempli d’ennemis. On n’aurait pas dû suivre le conseil des Hommes. Les Hobbits se sont beaucoup écartés du chemin. Faut aller vers l’est, maintenant, par là-bas. » Il étendit un bras décharné vers les ténébreuses montagnes. « Et on peut pas prendre cette route. Oh non ! Des gensses cruelles passent par ici qui viennent de la Tour. »
Frodo abaissa le regard sur la route. Personne ne s’y déplaçait, du moins pour le moment. Elle semblait peu fréquentée, voire abandonnée, courant jusqu’aux ruines désolées au milieu du brouillard. Mais un sentiment de malveillance planait dans l’air, comme si des êtres passaient bel et bien sous ses yeux sans qu’il pût les voir. Se tournant de nouveau vers les lointains pinacles en train de se fondre dans la nuit, Frodo frissonna. Le son de l’eau lui semblait froid et cruel : la voix de la Morgulduin, la rivière polluée issue de la Vallée des Spectres.
« Qu’allons-nous faire ? dit-il. Nous avons longuement marché et parcouru bien des milles. Irons-nous à la recherche d’un endroit où nous cacher, quelque part dans les bois derrière nous ? »
« Inutile de se cacher dans le noir, dit Gollum. C’est le jour que les hobbits doivent se cacher maintenant, oui, le jour. »
« Oh pitié ! fit Sam. Il faut bien qu’on se repose un peu, quitte à se relever en plein milieu de la nuit. Il y aura encore quelques heures d’obscurité, assez pour nous emmener dans une longue marche, si tu connais le chemin. »
Gollum accepta à contrecœur, et, faisant de nouveau face aux arbres, il se fraya un chemin vers l’est en longeant les bords clairsemés du bois. Il ne voulait pas les laisser dormir au sol si près de l’odieuse route, et après quelque discussion, ils grimpèrent l’un après l’autre dans la fourche d’un gros chêne vert dont les énormes branches s’écartaient ensemble du tronc, offrant une bonne cachette et un refuge plutôt confortable. La nuit tomba, et il fit bientôt complètement noir sous la ramure de l’arbre. Frodo et Sam burent un peu d’eau et mangèrent du pain et des fruits secs, mais Gollum se pelotonna et s’endormit aussitôt. Les hobbits ne fermèrent pas les yeux.
Il devait être un peu après minuit quand Gollum se réveilla : ses yeux ouverts leur apparurent soudain, pâles et luisants. Il tendit l’oreille et renifla, ce qui, comme ils avaient pu le constater, semblait être sa méthode habituelle pour déterminer l’heure de la nuit.
« Est-on reposés ? A-t-on eu un beau sommeil ? dit-il. Allons-y ! »
« Non ; et non, grogna Sam. Mais oui, on s’en ira s’il le faut. »
Gollum se laissa aussitôt descendre du haut de l’arbre, retombant à quatre pattes, et les hobbits le suivirent plus lentement.
Sitôt descendus, ils se remirent en route, Gollum en tête, vers l’est, le long de la pente sombre. Ils ne voyaient pas grand-chose, car la nuit était à présent si noire qu’ils pouvaient à peine apercevoir les troncs des arbres avant de se cogner contre eux. Le sol devint plus inégal et la marche plus ardue, mais Gollum ne semblait aucunement démonté. Il les menait à travers les fourrés et les ronceraies, tantôt suivant le bord d’une profonde crevasse ou d’un sombre trou, tantôt plongeant dans des creux envahis de buissons pour ressortir de l’autre côté ; mais s’il leur arrivait de descendre un peu, la remontée était toujours plus longue et plus abrupte. Ils ne cessaient de grimper. À leur première halte, ils regardèrent en arrière et purent vaguement discerner le toit de la forêt qu’ils venaient de quitter : on aurait dit une ombre vaste et dense, une nuit doublement noire sous le ciel sombre et vide. Et une grande noirceur semblait monter lentement dans l’Est, dévorant les étoiles faibles et indécises. Plus tard, la lune déclinante échappa au nuage traqueur, mais elle était entourée d’un grand anneau de lumière, d’un jaune nauséeux.
Enfin, Gollum se tourna vers les hobbits. « Il fera bientôt jour, dit-il. Les hobbits doivent se hâter. Pas prudent de rester à découvert dans des endroits pareils. Hâtez-vous ! »