Elle était toute vêtue de noir, sombre comme la nuit. Frodo pouvait les voir, tranchant sur les murs blafards et le pavement lumineux de la route : de minuscules formes noires, rang sur rang, à la démarche sûre et silencieuse, se déversant des portes en un interminable flot. Une grande cavalerie ouvrait la marche comme autant d’ombres parfaitement ordonnées, et à leur tête était une ombre plus grande que les autres : un Cavalier, tout en noir, mais sa tête encapuchonnée était coiffée d’un heaume semblable à une couronne, qui étincelait d’un éclat redoutable. Il approchait du pont en contrebas, et Frodo le suivait de ses yeux écarquillés, sans pouvoir les fermer ni les détourner. N’était-ce pas là, indubitablement, le Seigneur des Neuf Cavaliers revenu sur terre pour mener son innommable armée au combat ? Oui, c’était là en effet le roi hagard à la main glaciale qui avait assailli le Porteur de l’Anneau de son poignard mortel. L’ancienne blessure le lancinait, et Frodo sentit un grand froid se répandre vers son cœur.

Tandis que ces pensées remuaient Frodo, transpercé d’horreur et paralysé comme sous l’effet d’un charme, le Cavalier s’arrêta soudain, juste à l’entrée du pont, et toute l’armée s’immobilisa derrière lui. Il y eut une pause, un silence de mort. Peut-être l’Anneau en appelait-il au Seigneur spectral, causant chez lui un trouble momentané, tandis qu’un pouvoir autre que le sien se manifestait dans la vallée. Sa tête sombre, casquée et couronnée d’effroi, se tournait de côté et d’autre, scrutant les ombres d’yeux invisibles. Frodo attendit, comme un oiseau à l’approche d’un serpent, incapable de bouger. Et tandis qu’il attendait, il sentit, plus pressant que jamais, l’ordre qui lui était donné de mettre l’Anneau. Mais tout aussi impérieux qu’il fût, il ne se sentait plus la moindre envie d’y céder. Il savait que l’Anneau ne ferait que le trahir ; que lui n’avait pas encore le pouvoir, même en le mettant à son doigt, d’affronter le Roi de Morgul – pas encore. Il n’y avait plus aucune réponse à ce commandement au sein de sa volonté propre, malgré la terreur qui la secouait ; simplement, il sentait qu’un grand pouvoir le martelait de l’extérieur. Celui-ci s’empara de sa main, et, tandis que Frodo observait mentalement, sans consentir, mais tenu en suspens (comme devant une vieille histoire qui se serait déroulée très loin de lui), sa main remonta, peu à peu, vers la chaîne suspendue à son cou. Puis sa propre volonté se mit en branle : lentement, elle força la main à redescendre et à se rabattre sur un autre objet : la fiole de Galadriel, précieusement conservée pendant si longtemps, cachée contre sa poitrine, et pratiquement oubliée jusque-là. Au contact de celle-ci, toute pensée relative à l’Anneau fut bannie de son esprit pendant un moment. Il soupira et baissa la tête.

À cet instant, le Roi spectral se détourna, éperonna son cheval et franchit le pont, et toute sa sombre armée le suivit. Peut-être les capuchons elfiques avaient-ils déjoué ses yeux invisibles, et l’esprit de son petit adversaire, pénétré d’une force nouvelle, avait-il repoussé sa pensée. Mais aussi, il avait grand’hâte. Déjà, l’heure avait sonné, et sur l’ordre de son Maître tout-puissant, il devait marcher en guerre contre l’Ouest.

Il ne tarda pas à passer, telle une ombre dans l’ombre, au bas de la sinueuse route, pendant que les rangs noirs continuaient de traverser le pont à sa suite. Jamais une aussi grande armée n’était sortie de cette vallée depuis l’époque de la grandeur d’Isildur ; nulle troupe aussi redoutable et aussi lourdement armée n’avait encore assailli les gués de l’Anduin ; et ce n’était ni la seule ni la plus grande de celles que le Mordor était en train de déployer.

Frodo se secoua. Et soudain, il eut une pensée pour Faramir. « La tempête est enfin sur nous, se dit-il. Cette mer de lances et d’épées se rend à Osgiliath. Faramir traversera-t-il à temps ? Il l’avait prévu, mais connaissait-il l’heure ? Et qui pourra tenir les gués à présent, quand le Roi des Neuf Cavaliers se présentera ? Et d’autres armées viendront. J’arrive trop tard. Tout est perdu. Je me suis attardé en chemin. Tout est perdu. Même si ma mission s’accomplit, personne ne le saura jamais. Il n’y aura personne à qui le dire. Ç’aura été en vain. » Pris d’une faiblesse extrême, il pleura. Et toujours l’armée du Mordor continuait de franchir le pont.

Puis, de très loin, comme venue de souvenirs du Comté – ceux des petits matins ensoleillés, quand le jour appelle les portes à s’ouvrir –, il entendit la voix de Sam. « Debout, monsieur Frodo ! Debout ! » dit-elle. Elle aurait pu ajouter : « Votre déjeuner est prêt » ; cela ne l’aurait pas surpris. Mais Sam était insistant. « Réveillez-vous, monsieur Frodo ! Ils sont partis », disait-il.

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