Avec une profonde inspiration, ils passèrent à l’intérieur. Après seulement quelques pas, ils se retrouvèrent dans l’obscurité la plus totale et la plus insondable. Frodo et Sam n’avaient pas connu pareilles ténèbres depuis les sombres galeries de la Moria ; et elles étaient ici plus profondes et plus denses, si la chose était possible. Là-bas, il y avait des mouvements d’air, des échos, une sensation d’espace. Ici, l’air était inerte, stagnant, lourd, et le son retombait sans vie. Ils avaient l’impression d’avancer dans une vapeur noire, de respirer les ténèbres mêmes, ce qui aveuglait non seulement les yeux mais aussi la pensée ; tant et si bien que le souvenir des formes et des couleurs, et de toute lumière visible, en était effacé. La nuit avait toujours été, et elle serait toujours : la nuit était tout.

Mais pour l’instant, ils pouvaient encore sentir, et de fait, les sensations sous leurs pieds et au bout de leurs doigts leur parurent aiguisées au début, au point de sembler douloureuses. À leur grand étonnement, les murs étaient lisses au toucher, et le sol, hormis une marche ici et là, était uni et droit, gardant toujours la même pente raide. Le tunnel était haut et large, si large que, même en marchant côte à côte et en se contentant de frôler les murs latéraux de leur main tendue, les hobbits étaient séparés, isolés au milieu des ténèbres.

Gollum était entré en premier et semblait n’être qu’à quelques pas en avant. Tant qu’ils furent capables de s’aviser de tels détails, ils entendirent, juste devant eux, le son sifflant de sa respiration entrecoupée. Mais au bout d’un moment, leurs sens s’émoussèrent : le toucher et l’ouïe parurent s’engourdir chez eux, et ils continuèrent à marcher et à tâtonner, toujours plus avant, presque par la seule volonté qui les avait fait entrer, la volonté de traverser et le désir d’arriver enfin à la haute porte au-delà.

Ils ne marchaient pas depuis bien longtemps – peut-être ; mais il perdit bientôt toute notion du temps et des distances – quand Sam, tâtant le mur à droite, constata qu’il y avait une ouverture sur le côté : pendant un moment, il sentit un faible souffle d’air, moins pesant ; puis ils le dépassèrent.

« Il y a plus d’un passage ici », chuchota-t-il avec effort ; il semblait difficile de produire le moindre son. « Un sale trou à orques, s’il en fut jamais ! »

Par la suite, lui d’abord à sa droite, puis Frodo à gauche, remarquèrent trois ou quatre de ces ouvertures, parfois larges, quelquefois plus étroites ; mais il n’y avait pour l’instant aucun doute sur la galerie principale, car elle était droite et ne tournait pas, et elle poursuivait sa régulière montée. Mais sur quelle distance s’étirait-elle, combien de temps encore devraient-ils endurer cela, ou parviendraient-ils à l’endurer ? L’air devenait de plus en plus irrespirable à mesure qu’ils grimpaient ; et il leur arrivait souvent, à présent, de sentir dans les ténèbres aveugles une résistance plus forte que l’air vicié. Tandis qu’ils avançaient, ils sentaient des choses leur frôler la tête, ou encore les mains – de longs tentacules, ou des excroissances pendantes, peut-être ; ils n’auraient su dire ce que c’était. Et la puanteur ne cessait d’augmenter. Elle augmenta, au point où ils eurent presque l’impression de n’avoir plus que l’odorat, pour leur plus grand tourment. Une heure, deux heures, trois heures : combien de temps avaient-ils passé dans ce trou dépourvu de lumière ? Des heures – des jours, des semaines plutôt. Sam, laissant le côté du tunnel, se rapprocha de Frodo : leurs mains se rencontrèrent et s’unirent, et ils poursuivirent ainsi leur marche ensemble.

Enfin, Frodo, tâtonnant le long du mur de gauche, sentit soudain un vide. Il faillit s’écrouler de côté, dans le néant. Il y avait là quelque ouverture dans le rocher, beaucoup plus large qu’aucune de celles qu’ils avaient passées jusque-là ; et il s’en dégageait une odeur si nauséabonde et une sensation si intense de malignité cachée, que Frodo en fut tout étourdi. Et au même moment, Sam aussi vacilla et s’effondra sur le sol devant lui.

Malgré la peur et les haut-le-cœur, Frodo agrippa la main de Sam. « Debout ! dit-il sans voix, en un souffle rauque. Tout émane d’ici, la puanteur et le danger. Allons-nous-en ! Vite ! »

Rassemblant ce qu’il lui restait de force et de détermination, il tâcha de remettre Sam sur pied et contraignit ses propres jambes au mouvement.

Sam se traînait à côté de lui. Un pas, deux pas, trois pas ; enfin, six pas. Peut-être venaient-ils de passer l’horrible ouverture invisible ; en tout cas, il était soudainement plus facile de se mouvoir, comme si une volonté hostile les avait momentanément relâchés. Ils poursuivirent leur pénible marche, toujours main dans la main.

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